
Geneviève Troussier se battait depuis plusieurs années contre une terrible maladie dégénérative.
Elle est partie le 24 juin 2026, sans souffrances apparentes, m’a-t-on précisé le 7 juillet dernier lors d’un pot intimiste qui a réuni, ami·es et collaborateur·ices fidèles, au cœur du château de Caen.
Toutes celles et ceux qui l’ont connue professionnellement ont salué son engagement sincère et combatif pour les personnalités ou les anonymes qui font le 7e art, pour sa transmission auprès de tous les types de publics, cinéphiles et néophytes, enfants, ados et adultes.
J’ajouterais volontiers à la liste des qualités humaines qui la rendaient si exceptionnelle dans l’exercice de son métier, son charisme fédérateur, son ouverture d’esprit hors du commun, son intégrité morale exemplaire, son impressionnante capacité à résister à la malhonnêteté intellectuelle et à la bêtise de ses détracteurs, sa loyauté indéfectible dès lors qu’elle vous avait accordé sa confiance.
En 1991, dans le hall du Café des Image
Mes premiers souvenirs de Geneviève Troussier remontent au tout début des années 90. Alors étudiant aux Beaux-Arts de Caen, je fréquentais le cinéma Café des Images – situé à Hérouville-Saint-Clair en périphérie de la capitale bas-normande – exclusivement dans le cadre de cours, sur injonction de professeurs cinéphiles. Elle était là, tout de noir vêtue, intimidante mais discrète, pour modérer un échange passionnant à l’issue d’une avant-première de La belle Noiseuse de Jacques Rivette. Elle était là pour présenter une séance spécialement organisée pour mon école autour du film d’Alain Corneau, Tous les matins du monde. Elle était là pour accueillir les séances de cinéma du festival Vidéo-Arts plastiques (qui se déroulait dans le théâtre et le centre d’art contemporain, mitoyens du Café des Images) pour une projection mémorable en présence de Jonas Mekas.
Je l’ai rencontrée en tête-à-tête en septembre 1995 pour lui soumettre un projet. Cette entrevue d’à peine une heure dans son bureau a marqué le début d’une collaboration régulière étalée sur une bonne vingtaine d’années.
Lentement mais sûrement, le Café des Images, le complexe associatif classé « art et essai » qu’elle dirigeait depuis 1981, est devenu grâce à ce compagnonnage épisodique l’un des très rares lieux de culture du pays où le film d’animation – cinématographique et audiovisuel – a été mis à l’honneur avec constance, sincérité et exigence, loin, très loin, de la multi-programmation d’œuvres fléchées vers les enfants dont la grande majorité des exploitants de salles usent et abusent toujours.
Entre 2006 et 2014 (année de son départ en retraite), Geneviève nous a confié, à mon principal collaborateur et à moi-même, la charge de la communication numérique du Café des Images. Contrairement à ce que je craignais, notre relation n’a pas été affectée par ce nouveau rapport client-prestataire. Régulièrement, Geneviève revenait à la charge pour que nous fassions évoluer le site Internet du Café des Images en un véritable logiciel de programmation de ses trois salles. La réalisation de cette application n’a jamais pu aboutir pour des questions budgétaires mais ce chantier bien engagé a constitué la rampe de lancement d’une entreprise pérenne d’édition de progiciels de services publics aujourd’hui utilisés partout en France hexagonale et ultra-marine.
A sa demande, je me suis impliqué en 2015 dans le conseil d’administration de la Maison de l’image, l’agence régionale du cinéma et de l’audiovisuel de Basse-Normandie que Geneviève a présidée de sa création en 2006 jusqu’en 2017. Sous son patronage enthousiaste, j’y ai créé et animé un troisième collège de professionnels de l’imagerie numérique et de l’éducation aux images, pour faire entendre des voix et des considérations professionnelles jusque-là inaudibles entre les deux traditionnels collèges d’auteurs/réalisateurs et de producteurs, majoritairement focalisés sur le documentaire. Geneviève a immédiatement compris qu’un cercle de professionnels débattant de vulgarisation scientifique, de création numérique, d’éducation aux médias, de valorisation innovante de patrimoines, pouvait renforcer le rayonnement et l’expertise d’une agence territoriale dédiée au film sous toutes ses formes.
Nous avons participé ensemble du bureau de l’association de préfiguration de « Normandie Images », la nouvelle agence culturelle imposée par la fusion régionale en 2017.
Puis nous avons tous deux été élus au conseil d’administration de cette même agence où nous avons siégé de 2018 à 2021. Dans ce contexte politico-administratif, où l’hypocrisie, l’arrivisme et l’égocentrisme vampirisent les forces motrices, elle restait ma boussole morale et même parfois, j’en conviens, le booster de ma motivation. J’admirais son sang-froid diplomate, bien qu’elle n’hésitait jamais à exprimer frontalement le fond de sa pensée brillante, curieuse, érudite et galvanisante, au risque de récolter en retour des volées de bois vert de la part des partisans de l’inertie corporatiste et de la complaisance politicienne.
Puisse chacun·e d’entre vous (re)connaître un jour un modèle professionnel de la stature de Geneviève Troussier !
Je n’oublierai jamais notre amical complicité.
22 janvier 2014, la queue était encore longue dehors, tandis que la directrice du Café des Images, meublait devant le public de l’amphi Daure (université de Caen) qui finirait bondé. Le photographe à ses côtés avait la tremblotte, son smartphone était pourri, il tenait toutefois à capturer un tant soit peu l’émotion de celle qui expliquait qu’elle et lui n’en revenait pas d’une telle affluence après tant d’années à présenter les œuvres de Hayao Miyazaki devant des salles parfois presque vides.
Photos illustrant cet article
• En en-tête, un cliché de presse pris dans le bureau emblématique de Geneviève Troussier au Café des Images.
Crédit photo (sans certitude) : Ouest-France
• Le diptyque de 1991, devant l’affiche de Nuit et jour de Chantal Akerman
Crédit photo : Jean-Marc Piel

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