Une cérémonie d’adieu

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Vendredi 15 mai 2018, Mitaka, Musée Ghibli

 

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ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_05Discours de Kosuke Takahata
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_07Discours de Hayao Miyazaki

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ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_09Discours de Toshio Suzuki

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ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_13Discours de Joe Hisaishi
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_12Discours de Yasuô Ôtsuka

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ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_14Discours de Michael Dudok de Wit
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_25La chanteuse Kazumi Nikaido interprétant la chanson finale du Conte de la princesse Kaguya,
écrite par Isao Takahata, “Inochi no kioku” (Souvenirs de cette vie)
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_17cAutel commémoratif, agencé par le comité d’organisation de la cérémonie d’adieux à Isao Takahata,
contenant quelques “trophées” emblématiques et  les livres écrits par le cinéaste.

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Avant et après la cérémonie…

ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_15_Yoji_YamadaLe réalisateur et scénariste Yoji Yamada
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_18Le réalisateur Mamoru Oshii
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_Shinji_HiguchiLe réalisateur Shinji Higuchi
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_17Le producteur Toshiaki Nishimura
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_19L’acteur Toru Masuoka
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_20L’acteur Toshirô Yanagiba
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_21L’actrice Keiko Takeshita
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_22Le réalisateur Yoshiyuki Tomino
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_23L’actrice et chanteuse Nobuko Miyamoto
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_24L’actrice et chanteuse Miori Takimoto
ceremonie_hommage_Isao_Takahata_Mitaka_15mai2018_27Le réalisateur Shunji Iwai

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Sur ce mur des souvenirs d’Isao Takahata, voici l’une des photographies que j’aurais placée :

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“C’était à la fin du mois de février 2009, juste avant une réunion de travail au studio Ghibli à Koganei.
Une partie des services avait élu domicile dans le bâtiment mitoyen au bâtiment principal du studio. Au rez-de-chaussée de cette annexe, se trouvait la boutique d’un fleuriste. A l’entrée du magasin, une jeune vendeuse ambulante servait d’excellents cafés au lait. Ilan NGuyen et moi-même espérions nous y octroyer un petit débriefing de la réunion du matin à Tôkyô.
A peine les breuvages étaient-ils servis qu’Isao Takahata est venu nous prévenir que la réunion suivante allait commencer et a emporté nos deux bols.
Sur le ton de la plaisanterie, je lui ai lancé : “Takahata-san, il faut vraiment que j’immortalise ce moment car personne chez moi ne me croira si je le leur raconte !
Avec ce grand sourire, il a pris la pose.”

 

Le discours de Hayao Miyazaki

Voici la traduction française du discours prononcé par Hayao Miyazaki lors de cette cérémonie, telle qu’elle a été publiée par le site Buta Connection. Ce dernier l’a réalisé à partir de l’article du Huffington Post japonais. Comme tous les étrangers qui relaient des informations de seconde main (je m’inclus dans le lot), cette traduction n’est pas à l’abri d’erreurs et d’approximations.
Je l’ai donc légèrement corrigée et augmentée de notes explicatives.
La décision de publier dans ce blog-ressources la transcription de ce discours chargé d’émotions a été motivée non par un souci de sensationnalisme mais par la présence dans ce texte d’éléments historiques peu connus et néanmoins utiles à la compréhension de Hols, prince du soleil, film-fondateur s’il en est. En effet, il n’existe pour l’instant aucun écrit sérieux en langue française (à l’exception de la thèse de Stéphane Le Roux) analysant la révolution cinématographique qu’a constitué le premier long métrage réalisé par Isao Takahata.

 

 

 

« Je ne suis pas tout à fait sûr de l’origine de son surnom, Paku-san (1). En tout cas, ce n’était pas quelqu’un du matin et c’était toujours le dernier à arriver. Quand il a commencé à travailler à Tôei Dôga (2), il arrivait en courant à la dernière minute. Une fois qu’il avait pointé, il pouvait enfin mordre dans le morceau de pain qu’il avait apporté pour le petit déjeuner et boire un peu d’eau directement au robinet.

Excusez-moi, j’ai écrit quelques mots sur Isao Takahata que j’aimerai vous lire ; ce n’est pas un véritable éloge funèbre.
J’ai toujours pensé que Paku-san vivrait jusqu’à 95 ans. Mais il est parti et je me rends compte qu’il ne me reste plus beaucoup de temps à moi non plus.
Il y a 9 ans, nous avons reçu un appel de son docteur qui nous commandait : « Si vous êtes ses amis, obligez-le à arrêter de fumer. » Il était très sérieux et j’avais peur que Paku-san se fâche. Avec Suzuki-san (3), nous nous sommes assis à une table avec lui et nous lui avons répété le conseil de son médecin. C’était la première fois que je m’adressais à lui avec autant de sérieux. Je lui ai dit : « S’il te plaît, Paku-san, arrête de fumer. » Puis Suzuki a ajouté : « S’il te plaît, comme ça tu pourras continuer à travailler. »
On s’attendait à des tonnes d’excuses et d’objections de sa part mais il nous a remercié et il l’a fait. Il a vraiment arrêté les cigarettes. J’ai même fait exprès de fumer à côté de lui pour le tester et il m’a dit : « Ça sent bon mais ça ne me donne plus envie de reprendre. » Il était bien plus fort que moi. Je pensais vraiment qu’il vivrait jusqu’à 95 ans.

Nous nous sommes rencontrés en 1963 en attendant le bus. Il avait 27 ans et moi 22. C’était un soir pluvieux et je le revois s’approchant de moi : « J’ai entendu dire que vous aviez rendez-vous avec Takuo Segawa ? » J’ai immédiatement perçu en lui une personne calme et intelligente. Je venais de rencontrer Isao Takahata, déjà surnommé Paku-san. Je m’en souviens parfaitement, même si c’était il y a 55 ans.
M. Segawa était le fondateur de Tarôza, une troupe de marionnettistes auquel j’étais chargé de demander une conférence pour notre société.

Plus tard, nous nous sommes revus en travaillant chez Tôei Dôga. Il avait été élu vice-président du syndicat (4) ; j’en étais le secrétaire général. C’était une période difficile car nous subissions beaucoup de pressions. Mais nous passions des heures à discuter, nous parlions surtout du travail, pendant toute la nuit. Nous n’étions jamais satisfaits de nos travaux, nous rêvions d’aller plus loin, de nous dépasser, de créer quelque chose dont nous serions fiers. Nous ne savions pas comment nous y prendre.

Paku-san, tu étais si doué. Je suis heureux d’avoir pu rencontrer un homme aussi unique.
A cette époque, j’étais un novice dans l’équipe de Yasuo Ôtsuka (5). J’ai été tout aussi chanceux de rencontrer Ôtsuka-san. C’est Ôtsuka-san qui m’a donné goût à l’animation. Un jour Ôtsuka-san m’a montré un document confidentiel. C’était une demande de sa part à la compagnie pour qu’elle confie la mise en scène d’un long métrage à Isao Takahata, Ôtsuka en serait le “directeur de l’animation”. À cette époque, à Tôei Dôga, on utilisait le terme enshutsu (directeur technique) et non kantoku pour le poste de réalisateur. Paku-san et Ôtsuka-san associés, cette perspective provoqua en moi un sentiment d’euphorie, comme quand la lumière du soleil vient subitement éclairer une pièce.
Le jour advînt où la décision fut prise que Hols, prince du soleil, le dixième long métrage du studio serait dirigé par le couple Ôtsuka/Takahata. Un soir, Ôtsuka-san me convia chez lui. Paku-san était là également dans cette maison louée non loin de la société Toei. Ôtsuka-san était assis devant un chabudai (6). Paku-san s’est immédiatement allongé par terre comme il le faisait dans le bureau du syndicat de la société. Je fis de même. Lorsque Mme Ôtsuka a apporté le thé, je me suis levé précipitamment mais Paku-san est resté allongé en disant : « merci ». C’est à cause de ce genre de ‘mauvaises manières’ que la popularité de Paku-san n’était pas très bonne auprès des collaboratrices féminines. Selon les explications de ce dernier, c’est un problème d’articulation à la hanche qui l’empêchait de s’asseoir correctement.
Ôtsuka-san a déclaré : « Les opportunités pour de tels longs métrages ne se présenteront pas souvent. Il y aura beaucoup de difficultés, la période de production sera longue et nous nous exposons à de nombreux problèmes. Mais nous allons nous accrocher. »
Ce n’était pas une réunion de travail mais plutôt une déclaration de rébellion. Pour ma part, je ne m’y suis pas opposé. D’autant que je n’étais qu’un animateur débutant, même pas encore arrivé au poste d’animateur-clé. Ôtsuka-san et Paku-san semblaient avoir mieux compris que moi la difficulté de la situation.

La production de ce dixième long métrage a débuté et elle fut effectivement difficile. Les collaborateurs impliqués dans cette production n’étaient pas préparés à tous les changements qu’elle imposa dans nos méthodes de travail. L’avancement de la fabrication avait atteint un tel retard que le projet devenait problématique pour l’ensemble du studio. Mais la ténacité de Paku-san était surhumaine. La direction a pleurée et menacée Ôtsuka-san pour qu’il trouve une issue à cette situation. Mais Ôtsuka-san a aussi résisté.
Je travaillais moi-même pendant les week-ends d’été, sans air conditionnée, à dessiner des croquis pour les décors (7) sur des feuilles grand format. Les accords avec le syndicat de la Toei Dôga ne permettaient pas le travail le week-end. Mais je m’en fichais, je ne pointais tout simplement pas du week-end. J’ai ainsi beaucoup appris sur cette production.

Après avoir visionné la version préliminaire du film, je ne pouvais plus bouger. J’étais stupéfait par la surprise. Parmi les pressions de la Toei, j’avais eu connaissance du litige existant pour la scène de « La forêt du doute » (8). Mais Paku-san a été combatif, il a négocié et passé des accords avec la direction quant au nombre de plans, au nombre de sakuga (9) par plan et au nombre de jours de travail nécessaires.
Bien sûr, ces compromis n’étaient pas tenables. Et à chaque fois que l’un d’eux était rompu, il a dû écrire une lettre d’excuse à la direction. Je me demande combien de lettres de ce genre il a pu rédiger.
De mon côté, j’étais complètement absorbé par mon propre travail et je ne pouvais pas l’aider dans ce combat difficile. Ôtsuka-san, lui, résistait aux menaces et aux pleurs de la société tout en essayant de venir à bout de la montagne de plans qui s’accumulait devant lui.
Enfin, j’ai vu la scène de l’héroïne Hilda dans « La forêt du doute » pour la première fois. Les sakuga étaient conçues par notre grand senpai Yasuji Mori (10). Quelles expressions impressionnantes, quelle vivacité dans le dessin et quelle douceur ! Pour la première fois, j’ai compris ce que Paku-san voulait créer. Et il y était parvenu.
Yasuji Mori a également accompli un travail sans précédent. Ôtsuka-san et moi l’avons soutenu.

En 2000, 30 ans après la sortie de Hols, prince du soleil, Paku-san a proposé de réunir l’équipe du film. Responsables du studio de l’époque, cadres, petits chefs piégés entre la direction du studio et nous, directeurs de production, dessinateurs, décorateurs, traceurs, coloristes, techniciens, personnel de la prise de vue, du son et du montage, beaucoup sont venus. Il y avait aussi quelques nostalgiques du Xerox (11), qui n’existe plus à présent, ainsi que des gens de pouvoirs de cette époque qui ont déclaré : « qu’est-ce qu’on s’est bien amusé à ce moment-là ! »
Le film n’a jamais été un succès financier mais plus personne ne s’en souciait.

Paku-san, nous avons pleinement vécu cette époque. Paku-san, le chemin que tu nous as montré sans fléchir était aussi le nôtre.
Merci Paku-san. Je n’oublierai jamais celui qui m’a appelé à cet arrêt de bus après la pluie il y a 55 ans. »

 

 

 

(1) « Paku Paku » renvoie à l’onomatopée japonaise de la mastication. Le bruit que faisait Isao Takahata en buvant son thé pourrait être à l’origine de son surnom.
(2) Premier nom du département animation de la firme Toei. Elle sera rebaptisé ultérieurement “Toei Animation”.
(3) Toshio Suzuki, producteur et ancien président du Studio Ghibli.
(4) Syndicat des personnels du département animation de Toei.
(5) Yasuo Ôtsuka est entré à la Toei Dôga dès 1956, lors de l’absorption de la société d’animation Nihon Dôga-sha par Toei. Il en est devenu l’un des meilleurs superviseur d’animation.
(6) Table basse traditionnelle japonaise.
(7) Lors de cette production, Isao Takahata inventa le poste de “constructeur scénique” spécialement pour Hayao Miyazaki. Son équivalent actuel serait “responsable des dessins des maquettes de mise en scène (layout) des séquences”.
(8) Contrairement à la majorité des films d’aventure, en particulier films de dessins animés, la scène de climax de Hols n’est pas une scène de combat où le méchant est terrassé. La scène dite de “la forêt du doute” constitue le basculement psychologique de l’héroïne, Hilda, personnage ambigu et lunatique, jusqu’à cet apogée dramatique.
(9) “Sakuga” désigne des séquences d’animation complète. Plusieurs séquences de Hols sont constituées d’illustrations fixes – par ailleurs très dynamiques dans leur composition – déplacées sous la caméra, à défaut d’avoir pu être animées dans les règles de l’art.
(10) Vétéran de la Nihon Dôga-sha, character designer et animateur de génie, personnage truculent, Yasuji Mori était l’une des “locomotives” du département animation de Toei.
(11) Miyazaki évoque sans doute l’intégration du procédé de reproduction automatisé “xérographie” dans le processus de traçage des phases d’animation sur celluloïd. Autrement dit, de la photocopie directe sur feuilles transparentes des tracés dessinés sur les feuilles opaques par l’animateur. Avant cette méthode, le recto des celluloïds était tracé méticuleusement au pinceau.

 

 

 

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