Désespérant !

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La Cinémathèque française annonce un don du British Film Institute, de 35 “dessins” issus de la production du film “Le roi et l’oiseau” de Paul Grimault. Les éminents auteurs de l’article, relatant ce non-événement sur le site web de l’institution nationale, font preuve d’une admirable légèreté de propos particulièrement suspecte. Une fois n’est pas coutume lorsqu’il s’agit d’animation, diront les habitués !

Aidons, si vous le voulez bien (et si vous ne le voulez pas aussi), ces historiens-conservateurs paresseux à faire leur travail avec moins de désinvolture.

Levons d’abord l’ambiguïté principale : les celluloïds donnés par le BFI sont bien extraits du film intitulé La bergère et le ramoneur, et non du Roi et l’oiseau. La précision est fondamentale alors que les explications a minima de nos “experts” l’évacuent négligemment. N’alimentent-ils pas de la sorte le flou entretenu scrupuleusement par les ayant-droits de Paul Grimault au prétexte de respecter les dernières volontés du cinéaste en vertu de toutes les douleurs collatérales causées par l’aventure désastreuse de la production de son unique long métrage ?
L’interrogation n’est pas irrecevable si l’on en juge par la chape de plomb qui couvre depuis le décès de Paul Grimault en mars 1994, le film originel porté entre 1946 et 1950 par le duo que ce dernier formait avec Jacques Prévert pour ce projet. Rappelons que les deux amis furent évincés malproprement en pleine fabrication de leur long métrage par leur producteur-même, André Sarrut (Les Gémeaux), lequel délocalisera et achèvera l’entreprise en Grande-Bretagne, sans eux, pour une distribution internationale lancée en 1952-53. Grimault et Prévert désavoueront cette version, obtenant à l’issue de multiples procédures devant les tribunaux qu’un carton mentionne dans le générique leur désolidarisation avec l’œuvre présentée alors aux publics.

Or, quiconque aujourd’hui tente de visionner la copie française(1) de ce film fondateur conservée à la Cinémathèque est vite coupé dans son élan ! Essayez donc pour voir ! C’est d’autant plus regrettable que la valeur cinématographique – sinon historique – de La bergère et le ramoneur est au moins aussi importante (découpage, rythme, humour, modernité) que celle de sa version définitive, réalisée entre 1977 et 1979 sous le titre Le roi et l’oiseau.

L’étude comparée des deux versions aboutit systématiquement à ce constat pas très audible aux oreilles de tous ceux qui continuent de penser que le salut de l’héritage de Paul Grimault passe par la négation de la première mouture inachevée de son chef d’œuvre.
Il suffit notamment de poser la question aux cinéastes – japonais au hasard – qui n’ont connu que La bergère et le ramoneur jusque dans les années 80, et, qui plus est, en ont fait leur principal modèle. C’est précisément ce que j’ai fait au plus éminent d’entre eux, face caméra (vidéo à l’appui, donc), en mai 2006 et sa réponse fut sans équivoque ! De même, tout spectateur capable de s’affranchir de l’aura patrimoniale du Roi et l’oiseau pour ne regarder, sans affect, que l’œuvre cinématographique, pourra le reconnaître sans mal : les scènes  rajoutées dans la version de 1979 – à l’exception du génial plan final – modifient à peine la force poétique du récit d’origine. Ajoutons que Jacques Prévert était très affaibli en 1977 lorsque Grimault venait à quelques rares reprises à Omonville-la-Petite (Cotentin) lui présenter l’évolution du nouveau scénario, sur lequel le poète n’aura eu que peu ou pas d’influence, contrairement au discours consensuel. Le film “prévertien” de Paul Grimault pourrait donc bien être La bergère et le ramoneur (après Le petit soldat, 1948) et non Le roi et l’oiseau, et ce malgré “l’inventaire monocorde des étages du château”, l’accent sur le strabisme du roi et le point final antimilitariste, ajoutés à bon escient dans le remake. Vous suivez ?
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Ce qui me conduit à la seconde approximation de l’article sus cité qui reprend avec inconséquence le providentiel raccourci publicitaire de “l’influence du Roi et l’oiseau sur le cinéma de Hayao Miyazaki”. Cette influence est bien réelle mais néanmoins sur-interprétée à partir de signaux anecdotiques dispersés dans les premiers longs métrages du cinéaste nippon. Elle mérite d’être précisée. Pour ne pas offenser la mémoire de Paul Grimault, je tairais la réaction de M. Miyazaki(2) au sortir du visionnage – à partir d’une cassette VHS(3) – du Roi et l’oiseau au tout début des années 80. J’écrirais juste qu’elle fut proportionnelle à l’enthousiasme manifesté par le même homme après découverte de la Bergère et le ramoneur 20 ans plus tôt.
D’ailleurs, l’examen comparatif de La bergère et le ramoneur et du Château de Cagliostro, premier long métrage réalisé par Miyazaki en 1978, et en particulier des séquences du mariage de l’avatar du roi avec la bergère (segments largement remaniés dans la version de 1979) et celles du mariage forcé de Clarisse avec le comte de Cagliostro , prouve manifestement que Miyazaki ne s’est pas contenté de citer Grimault, il lui a répondu par un vibrant hommage, voire (à mon humble avis) par une relecture très libre du scénario de La bergère et le ramoneur.
Voyez Pluto :
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Euh – pouf, pouf – voyez plutôt :

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Là où cette scène de climax possédait originellement une concision remarquable, Grimault rajouta dans Le roi et l’oiseau des plans de surlignage (le sur-commentateur et les notables, les hauts-parleurs, les feux d’artifices, …), en supprima d’autres (ceux de l’oiseau devenu commentateur de la fuite du roi), diminuant ainsi ce qui constituait la vivacité de référence, le subtil dosage, que semblaient avoir appréciés les mentors de Miyazaki, Yasuo Ôtsuka et Isao Takahata, lorsqu’au début des années 60, au sein de la Toei Dôga, ces derniers décortiquèrent image-par-image l’une des séquences emblématiques de La bergère et le ramoneur pour percer les secrets de ses mouvements si inhabituellement élégants à leurs yeux.
Troisième interprétation superficielle de l’Histoire du cinéma d’animation par nos experts de la Cinémathèque : Le roi et l’oiseau, et encore moins La bergère et le ramoneur, n’ont jamais constitué le “premier long métrage d’animation français”. Asséner cette contrevérité relève de la faute professionnelle, voire de l’intoxication, dans le contexte du présent article ! Jeannot l’intrépide de Jean Image (1950) ou Le roman de Renard de Ladislas Starewitch (1933-1941) n’auraient-ils donc jamais existé ?
A moins que ces deux réalisations, portées par des artistes immigrés (hongrois pour le premier, russe pour le second), ne puissent, pour d’obscures raisons, être considérées comme “françaises” ?! Je n’ose y croire !

jeannot_renart

Et maintenant, que faire des rectifications ici énoncées ?
Les cantonner aux pages confidentielles de ce blog, c’est le moins que je puisse faire, à ce stade, pour traduire la désillusion, partagée par les rares partisans, dont je suis, d’une écriture enfin objective de l’Histoire du cinéma d’animation, face au mépris persistant des institutions qui prétendent – par défaut, par opportunisme mais certainement pas par conviction  –  faire autorité en la matière.
C’est donc fait, à toutes fins utiles.

> lire l’article sur le site de la Cinémathèque française
> visionner la version anglaise de La Bergère et le Ramoneur (1952)

 

(1) “Copie française”, car il existe des copies américaines et japonaises bien plus accessibles qui ont largement circulé sur les territoires concernés, jusqu’en 2007.
(2) Réaction qui me fut évoquée par un témoin direct de la scène.
(3) Une cassette vidéo présentée par Isao Takahata à ses compagnons de route.

 

 

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anima

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