Deux ans plus tard

 

Le visionnage au cinéma du dernier long métrage en date réalisé par Hayao Miyazaki m’a laissé dans un état de grande perplexité. Passée la sidération provoquée par ses scènes à la puissance visuelle et sonore stupéfiante, l’ensemble m’est apparu si impénétrable qu’il m’aura fallu presque deux années pour recouvrer l’envie de m’y replonger une seconde fois avec l’infime espoir d’y voir un peu plus clair dans les intentions du maître et accessoirement d’y éprouver le plaisir que j’en espérais initialement.

Depuis novembre 2023, quantité d’informations et d’analyses spéculatives plus ou moins pertinentes se sont propagées ça et là. Des interviews officielles ont levés une bonne part du flou artistique mais sans permettre toutefois au spectateur non-initié (à la filmographie du cinéaste japonais, au contexte de production du studio Ghibli, aux étapes d’un deuil, …) de démêler la complexité narrative d’un récit autobiographique truffé de métaphores personnelles et, dans sa globalité, métaphore lui-même d’une vie, d’une carrière, d’une entreprise, ou les trois imbriqués.
Le tout sous la forme d’un labyrinthe spatio-temporel, constituant une œuvre suffisamment « abstraite » – je vous invite à méditer sur ce terme fondamental du langage artistique – pour permettre à chacune et chacun de s’y abîmer, d’y projeter tout ou partie de son vécu individuel.

Ce second visionnage tardif, je l’ai envisagé dès ma sortie de la salle de cinéma où j’ai découvert le film, fort d’une expérience similaire en 2001 après l’avant-première du Voyage de Chihiro au Forum des Images (Paris). Mais c’est par surprise que le DVD collector m’est tombé entre les mains pour ce faire.
Avec un certain amusement, constatant d’emblée que son éditeur vidéo, Wild Side, avait choisi un visuel de couverture bien meilleur – car moins morose, plus fidèle à l’esprit du film et synthétique de tout ce qu’il tente de raconter – que tous ceux qui ont été utilisés jusqu’ici, j’étais dans de bonnes dispositions.
Ce visuel, subtil photomontage de deux plans bien distincts extraits du film, montre Mahito (le garçon du titre, avatar de Miyazaki) et Himi (sa propre mère, retrouvée jeune, dans un passé onirique) sur le seuil d’une jolie petite maison fleurie, sur le toit de laquelle trône un héron (l’oiseau du titre, avatar de Toshio Suzuki, producteur du film et figure tutélaire du société qui l’a fabriqué). Tandis qu’à l’arrière-plan, derrière la maisonnette (le Studio Ghibli, entreprise à taille humaine), voguent  sur l’horizon une flottille de majestueux voiliers (hypothétiquement, les films réalisés/produits et les équipes du personnel navigant à leur bord). Vous avez compris l’analogie.

A gauche, l’affiche française pour la sortie cinéma du film, à droite, la couverture de l’édition collector du DVD.

Quant à ma nouvelle appréciation de l’œuvre, j’ai pu accéder, à l’instar de toutes celles et ceux qui ont fait l’effort de le revoir posément, aux quelques dimensions narratives et formelles à côté desquelles j’étais passé la première fois, sans pour autant ressentir le moindre plaisir. D’ailleurs, le film ne cherche pas à en donner, ce qui marque probablement la véritable rupture de Miyazaki avec son public. Même s’il n’est pas écrit que Le garçon et le héron reste l’ultime long métrage du cinéaste, il est plus qu’évident à mes yeux que ce film a tout d’un testament, dont on prend connaissance sans joie, avec la résignation au fait que l’on n’en comprendra jamais tous les tenants et aboutissants, que l’on conserve précieusement et qui nous remplit d’un peu plus de mélancolie à chaque relecture. Hayao Miyazaki semble ici acter la fin d’une ère. La sienne, celle de son entreprise idéale (Ghibli), celle d’une industrie de l’animation japonaise en quête de perfectionnisme artisanal, pour la seule beauté du geste.

anima