Et vous, comment vivrez-vous ?

 

de Genzaburô Yoshino
Editions Philippe Picquier – 2021
Edition originale japonaise : 1937
Traduction de Patrick Honnoré
240 pages
ISBN : 978-2-8097-1523-1

 

Extrait du film de Hayao Miyazaki, Le garçon et le héron

 

A partir du 1er novembre prochain, vous serez très nombreux à vous ruer aveuglément sur Le garçon et le héron et beaucoup d’entre vous devraient ressortir de ce dédale narratif miyazakien plus ou moins perplexes. Aussi, pour limiter la casse, la lecture préalable ou ultérieure du livre de Genzaburô Yoshino, dont le film de Hayao Miyazaki est la spectaculaire et très très très libre adaptation, pourrait s’avérer d’une utilité certaine.
Accessoirement, les qualités intrinsèques de ce grand classique de la littérature japonaise ne devraient pas vous laisser insensibles, que vous soyez adolescent.e en manque de repères existentiels, parent soucieux du bon développement intellectuel et moral de sa progéniture, adulte plus ou moins mûr et désemparé face aux fractures sociales toujours plus béantes au sein du « réseau des molécules humaines » ou simple amateur de philosophie éthique vulgarisée.

Paru en juillet 1937, à l’aube du second conflit mondial, dans un contexte géopolitique régional plombé par l’expansionnisme guerrier, le bel ouvrage de Yoshino est le dernier des seize tomes d”une collection voulue par l’éditeur Shinchôsha avec l’ambition revendiquée de “protéger la jeunesse des effets délétères de l’époque“*.
Les résonances de ce livre didactique – au sens le plus noble de ce terme trop souvent dénigré – avec la situation critique du monde présent y sont nombreuses et d’une confondante actualité. Yoshino justifie ainsi dans son introduction son dessein à l’égard de ses jeunes lecteurs : “[…] il était important de leur expliquer qu’il existait une culture riche et libre au-delà du nationalisme étroit et des idées réactionnaires, il fallait leur inculquer la foi dans le progrès de l’humanité avant qu’il ne soit trop tard.
Cette transmission de valeurs positives s’opère par le récit d’épisodes de la vie de Coper, un adolescent de 15 ans à l’esprit vif, et par les réflexions de son oncle qui commente avec sagesse les constats que lui relate son neveu. Et si les commentaires de l’adulte érudit s’apparentent parfois à de véritables leçons de vie, jamais le propos ne tombe dans le moralisme sentencieux. Ce subterfuge narratif assez malin prend au contraire le lecteur par la main avec bienveillance pour ne le lâcher qu’à l’a dernière phrase qui donne son titre à l’ouvrage.

Au milieu du livre, un court passage, en apparence anodin, pourrait bien révéler – je lui demanderai à l’occasion ;) – la raison du choix de Miyazaki d’adapter à sa manière une œuvre pourtant si éloignée de son univers fantastique. Par ailleurs, les connaisseurs de son cinéma relèveront avec étonnement que ce même extrait se superpose parfaitement sur chacun de ses films et corrobore l’ambition profonde du cinéaste exprimée publiquement en 1983 pendant la fabrication de Nausicaä de la vallée du vent. Ambition à laquelle il n’aura donc jamais dérogé :
« [Je veux] offrir un sentiment de libération aux jeunes spectateurs de mon époque lesquels, dans cette société suffocante, hyper-protectrice et compétitive, ont vu leur indépendance et leur autonomie frustrées et sont devenus névrosés. »
Dans le cinquième chapitre, intitulé “Napoléon et les quatre garçons”, Coper rejoint ses amis dans la maison de Mizutani. Le lecteur ignore encore à ce stade le prénom de ce fils d’un riche capitaine d’industrie. En arrivant, Coper interrompt le récit admiratif de Katsuko, la sœur aînée de Mizutani, sur l’héroïsme de Napoléon.
Détail important, le narrateur souligne que Katsuko porte un pantalon de garçon. Son histoire terminée, Katsuko interpelle son frère en ces termes :
« Décidément, Hayao, tu n’as rien compris ! […] même quand il perd, un héros reste un grand homme. Hayao, tu ne comprends même pas ça, toi, un garçon ?
[…] Et pourtant… et pourtant, les êtres humains peuvent oublier leur peur quand un esprit héroïque brille en eux. Le courage de dépasser la souffrance prend le dessus et même l’attachement à la vie se dénoue. Je ne connais rien de plus beau : quand l’humain dépasse l’humain. »

Bonne lecture !

 

“Campagne de France 1814” par Ernest Meissonier (1860-64)

 

* Mots de Genzaburô Yoshino en préambule d’édition poche française

anima