Hayao Miyazaki sur Nausicaä

 

A l’occasion de l’entrée récente du long métrage Nausicaä de la vallée du vent de Hayao Miyazaki dans le catalogue du dispositif d’éducation à l’image “Collège au cinéma”, je regroupe ici plusieurs traductions d’interviews du cinéaste japonais, lesquelles constituent autant de propos de première main pour comprendre ses inspirations, ses intentions, ses références culturelles, ses digressions, ses contradictions, sa manière de penser, ses regrets et une partie des raisons qui ont fait de l’adaptation cinématographique de son propre manga une œuvre-culte.

 

 

Sur le personnage de Nausicaä

Propos parus le 25 septembre 1982 dans la revue Animage (éd. Tokuma Shoten) qui publiait alors les planches du manga “Nausicaä de la vallée du vent”.
Le rédacteur en chef d’Animage était Toshio Suzuki. Celui-ci deviendra par la suite le producteur des films de Hayao Miyazaki au sein du Studio Ghibli.
Ce texte a notamment été repris dans “Starting point: 1979-1996“, premier des deux tomes regroupant tous les écrits ou interviews de Hayao Miyazaki, compilés par lui-même.

 

« Nausicaä est le nom d’une princesse phéacienne qui apparaît dans l’Odyssée d’Homère. J’ai appris son existence dans le livre de Bernard Evslin “Dieux, demi-dieux et démons – Une encyclopédie de la mythologie grecque” [paru en 1975, ndr] (publié comme un tome de la série “Portfolios pour l’enseignement moderne” de Shakai Shisôsha et traduit par Minoru Kobayashi) et j’ai été instantanément attiré par elle. Après cela, j’ai lu un récit romancé de l’Odyssée qui m’a profondément déçu, précisément parce que dans cette version Nausicaä n’était pas aussi séduisante que dans le livre d’Evslin. Pour moi, Nausicaä restera toujours la jeune femme qu’Evslin a décrite sur trois pages et demi de son livre de poche. Vous pouvez mesurer l’importance particulière que portait Evslin sur elle au seul fait qu’il n’a alloué qu’une page ou à peine plus aux personnages principaux de la mythologie grecque comme Zeus et Achilles.

Nausicaä est une jolie jeune femme, gracieuse et fantaisiste. Elle aime jouer de la harpe et chanter plus que n’importe quel prétendant au bonheur ordinaire, et sa sensibilité hors normes lui permet de jouir pleinement du plaisir de déambuler dans la nature. Quand Ulysse, blessé, fait naufrage sur son île, au lieu de fuir devant son apparence ensanglantée, elle lui vient en aide et soigne ses blessures. Elle fait fondre le cœur du guerrier avec ses chants improvisés. Mais les parents de Nausicaä, craignant que celle-ci tombe amoureuse d’Ulysse, enjoignent ce dernier de réparer son embarcation et de partir. Depuis la rive, elle regardera le navire d’Ulysse disparaître à l’horizon. Selon certaines variantes de cette légende, Nausicaä ne s’est jamais mariée et a passé le reste de son existence à vagabonder de palais en palais pour chanter les aventures d’Ulysse, comme la première “ménestrelle” itinérante.

Comme l’a écrit Evslin à la fin de son chapitre consacré à Nausicaä : “finalement, elle a conservé une place à part dans le cœur du vieux voyageur épuisé par les épreuves.

Tout en me documentant sur Nausicaä, je pensais souvent à une héroïne japonaise qui, j’en suis presque certain, apparaît dans la collection de petites histoires connue sous le titre de “Tsutsumi chû-nagon monogatari” (Contes du Conseiller de second-rang Tsutsumi) datant du XIe siècle. Il s’agit d’une princesse qui aimait les insectes et qui, une fois l’âge de sa majorité atteint, s’enfuit pour vivre dans la nature et profiter du spectacle de toutes ses merveilles, comme la métamorphose des chenilles en papillons. Pour cette raison, elle était considérée comme excentrique. D’après ce conte, contrairement aux jeunes filles de son âge qui, à l’époque [apogée de l’ère de Heian, ndr] rasaient leurs sourcils et teintaient leurs dents en noir, elle garda ses dents blanches et ses sourcils intacts, ce qui lui donnait une apparence terriblement étrange.
De nos jours, une fille comme Nausicaä ne serait probablement pas considérée comme une personne particulièrement étrange. Car, en dépit de son caractère anti-conformiste, elle serait parfaitement capable de se faire une place dans la société, comme une amoureuse de la nature ou comme une personne aux hobbies singuliers. Mais à l’époque du haut Moyen-Âge, celle du “Dit du Genji” et des “Notes de chevet” (1), la société ne tolérait en aucuns cas que les jeunes femmes de la cour s’entichent des insectes et aillent ça et là les sourcils pas épilés.

Même enfant, j’ai toujours été très curieux de savoir ce qui avait pu arriver à cette princesse dans la suite de son histoire. Quelle vie aurait-elle eu en refusant d’être enfermée par la société pour préférer vagabonder par monts et par vaux ? Aujourd’hui, certains pourraient facilement la comprendre et même apprécier un tel tempérament mais quel genre de destin lui aurait été réservé pendant la période de Heian avec toutes ses contraintes et ses tabous ?
Contrairement à Nausicaä malheureusement, cette jeune femme qui aimait les insectes n’avait pas d’Ulysse à rencontrer, pas de sérénades à chanter, pas d’espoir d’échapper à sa condition sociale pour devenir ménestrel. Toutefois, si elle avait dû rencontrer un grand voyageur comme Ulysse, je suis sûr qu’elle aussi aurait su voir quelque chose de merveilleux derrière la pitoyable apparence du naufragé ensanglanté (2).
Bien que je ne sois pas tout à fait certain que cela soit arrivé, j’ai parfois l’impression que Nausicaä et la princesse qui aimait les insectes ont fusionnées en un seul et même personnage dans mon esprit.

Quand les éditeurs de la revue Animage m’ont encouragé à créer un récit en bandes dessinées, j’étais tout excité et, le destin l’a voulu ainsi, j’ai décidé de créer ma propre version de Nausicaä.
Je suis maintenant obligé de réfléchir à nouveau aux raisons qui m’ont incité à abandonner le dessin de manga par manque de talent. A ce stade, j’espère pouvoir, d’une manière ou d’une autre, conduire cette jeune héroïne vers un monde de paix et de liberté. »

 

 

Un film qui peut être apprécié par les spectateurs qui n’ont jamais lu le récit original

Communiqué de presse du 20 juin 1983, publié e pleine production du long métrage Nausicaä de la vallée du vent.

 

« Ces dernières années, j’ai développé de nombreuses idées de film basés sur le même leitmotiv : “offrir un sentiment de liberation aux jeunes spectateurs de mon époque lesquels, dans cette société suffocante, hyper-protectrice et compétitive, ont vu leur indépendance et leur autonomie frustrées et sont devenus névrosés.” Ces films ayant rencontré beaucoup de difficultés pour se concrétiser, j’ai d’abord commencé à dessiner pour la revue Animage une série de bandes dessinées intégrant ce sentiment de libération.
Le récit de Nausicaä de la vallée du vent se déroule sur Terre au crépuscule de l’Humanité. Il met en scène une jeune femme qui, tout en étant plongée dans des batailles entre humains, en vient à regarder bien au-delà de la condition humaine. Je n’y décris pas les batailles en elles-mêmes. Le sujet principal de ce film est la relation de ses personnages avec la nature qui les entourent et dont ils sont dépendants.
L’espoir peut-il exister dans ce monde crépusculaire ? Si je cherche l’espoir, quel point de vue dois-je adopter ? J’ai pensé révéler ces problématiques progressivement à mesure que je dessinais les bandes dessinées et j’assume le fait que ce travail ne sera pas achevé avant de longues années.
J’ai commencé à dessiner le manga originel sans jamais songer à l’adapter pour le cinéma et par conséquent je n’ai pas su comment répondre à cette opportunité lorsqu’elle s’est présentée. Mais j’ai compris que si un film était en mesure d’exprimer les thèmes que j’explore dans le manga, alors il fallait que je le fasse.
De même que je suis reconnaissant à Tokuma Shoten et Hakuhôdo [les deux principaux financeurs du long métrage, ndr] de m’avoir donné la chance de réaliser ce film, je suis déterminé à évaluer l’histoire originale de Nausicaä avec humilité et à créer un film qui pourra être apprécié par celles et ceux qui n’ont jamais lu le manga. »

 

 

Une interview de Hayao Miyazaki sur Nausicaä

Cet entretien est extrait de l’art book dédié à Nausicaâ, “Watercolor Impressions”, publié par le Studio Ghibli en 1996. Une première traduction en français de ce texte a été partiellement réalisée en 2006 par Mai Horikiri, avec l’aide de Gildas Jaffrennou. Ce dernier m’en a confié une copie en 2008 alors que nous essayions de créer Dôga, un groupe d’étude consacré à l’animation japonaise d’auteurs.
J’ai récemment ressorti de mes cartons ce document que j’avais repris et corrigé en 2010. Pour la présente restitution,
je l’ai expurgé des éléments trop techniques.
Ne possédant pas la version française de l’art book proposée par Glénat en 2006 (et possiblement épuisée), je suggère ici la mienne, légèrement annotée.

 

« Alors que je réfléchissais au développement de films animés d’action, j’avais trouvé une bande dessinée intitulée “Rolf” [Rowlf, en anglais, ndr], auto-éditée par le dessinateur américain Richard Corben. Il s’agissait de l’histoire d’une princesse et d’un chien. J’ai immédiatement pensé à “la Belle et la Bête” et j’ai envisagé de développer un scénario sur cette base. J’ai donc demandé à obtenir les droits pour l’adapter auprès de M. Yutaka Fujioka, qui était alors PDG de la société Tôkyô Movie Shinsha (3).
Comme TMS souhaitait produire un long métrage exportable aux États-Unis, “Rolf” me semblait faire l’affaire. De plus, ce film conviendrait aussi au Japon puisque le démon, le méchant de l’histoire, parlaient un langage incompréhensible (4). Et par ailleurs, il n’était pas nécessaire de développer un méchant à la psychologie complexe pour ce film.
Après plusieurs échanges avec le bureau de Richard Corben, le projet s’est arrêté. Nous n’étions pas sur la même longueur d’onde. C’était l’époque à laquelle Richard Corben se focalisait sur les bandes dessinées pour adultes et avait commencé ses publications dans le magazine Métal Hurlant, je crois. De fait, je me suis désintéressé de “Rolf” et, de toutes façons, j’imagine qu’il ne pouvait pas me dire oui puisqu’il ignorait qui j’étais.

Quelques images de “Rowlf” (titre anglais) de Richard Corben, une série fantastique qui s’est chargée progressivement d’un caractère érotique.

 

Le “père déclinant” et la princesse

L’échec du projet “Rolf” m’a toutefois donné une idée. Corben travaillait sur “Rolf” pendant la guerre du Vietnam. A cette époque, son histoire n’avait pas le caractère érotique qu’elle a adopté par la suite. Rolf est le chien d’une princesse. Il traverse plusieurs épreuves et devient capable de penser par lui-même. Pour protéger et sauver la princesse, il imite le comportement du démon et son corps en devient monstrueux par mimétisme. A la fin, il déchire son collier et le jette aux pieds du fiancé de la princesse, et s’enfuit avec elle à bord d’un char d’assaut. Et ce, en dépit de la beauté très relative de la jeune femme. En fait, je trouvais cette héroïne assez médiocre.
Mais en partant de cette idée, j’ai développé le personnage d’une héroïne plus active ce qui m’a éloigné de plus en plus de la référence à Corben. L’héroïne que j’ai imaginée éprouvait plus d’émotions, elle était plus sensible et réfléchissait davantage. Parallèlement, m’est venue à l’esprit l’histoire d’une princesse vivant dans le château de son père,un roi sur le déclin.
Ce roi était célèbre autrefois mais il était devenu grabataire et sénile, et ne pouvait plus se déplacer, tout en conservant sa fierté. Il me semblait intéressant de récrire “Rolf” en y ajoutant des personnages, en les situant dans un pays où des hommes viennent régulièrement demander la princesse en mariage en convoitant les richesses de ce petit pays, dont le destin dépendait justement de ces prétendants. J’imaginais donc ajouter en arrière-plan des intrigues montrant l’anéantissement progressif des malfaiteurs pour préserver la gloire du royaume.
Toutes ces idées ne correspondaient pas du tout aux orientations artistiques de Richard Corben. D’ailleurs, ce qu’il a fait par la suite l’a démontré.
Je crois vraiment que nous aurions pu réaliser Rolf, mais seulement si nous l’avions fait au début des années 70, au moment où paraissait la série de bandes dessinées dans son état initial. Je ne sais pas pourquoi mais je le sens. C’est pourquoi, il y a quelques temps, lorsqu’on m’a proposé d’adapter “Rolf”, j’ai poliment refusé, considérant que cette histoire n’était plus d’actualité.

Esquisses de Hayao Miyazaki à deux stades du développement du projet “Rolf”, plus ou moins éloignés de l’œuvre originale

 

La naissance du personnage de Nausicaä

C’était au moment où j’ai compris que l’adaptation de Rolf ne serait pas possible.
Son père vivant mais inutile, la jeune fille, bien que sans expérience du pouvoir, devait donc le remplacer et prendre la responsabilité du royaume et de son peuple. C’est alors que m’est venue l’idée de ce personnage contraint d’assumer d’importantes responsabilités. Jusque là, je ne pensais qu’à des personnages libres de leur actes. En cela, Nausicaä marquait une grande différence avec les personnages que j’avais précédemment créés. La jeune fille est obligée de vivre dans un cadre étouffant, c’est-à-dire que, quels que soient ses opinions ou ses projets personnels, elle doit agir en gardant toujours à l’esprit le destin et les intérêts de son royaume. C’est on-ne-peut-plus oppressant, vous en conviendrez !
J’ai donc imaginé une histoire qui se déroulerait selon les tiraillements de l’héroïne entre des intérêt opposés.
A cette époque, les histoires d’heroic fantasy – avec de la magie et des combats à l’épée – étaient assez fréquentes. Et bien qu’il existât déjà de nombreux récits de combat impliquant des femmes guerrières, je pensais que mon histoire s’en démarquait franchement car, précisément, dans la plupart des aventures de ce type, ceux qui maîtrisent la magie et les armes assument peu de responsabilités. Au contraire, ils utilisent généralement leurs dons de manière extrêmement irresponsable. Ce constat marqua probablement la naissance de Nausicaä.

Seulement, je ne parvenais pas à organiser mes idées pour un long métrage. C’est en discutant avec Toshio Suzuki et Osamu Kameyama, qui étaient jeunes et travaillaient tous les deux au département édition de Tokuma Shoten sur la revue Animage, alors qu’ils m’avaient invité à prendre un café, que j’ai fini par leur proposer de concevoir un feuilleton en bandes dessinées à publier dans le magazine. Après le troisième café, j’ai eu l’impression de m’être lesté d’un lourd fardeau (rires).

La publication du feuilleton en manga commencera dans le numéro de février 1982 du mensuel Animage.
Le film, Nausicaä de la vallée du vent, sortira au cinéma [au Japon] en mars 1984.

 

La forêt nommée “fukaî” (littéralement “la mer putride”)

Après avoir promis le feuilleton en bandes dessinées, j’ai commencé à écrire l’histoire de Nausicaä. Au départ, j’imaginais un pays situé dans un désert désolé mais après plusieurs essais et égarements, la forêt m’est apparue de manière complètement inattendue. Elle me convenait bien mieux que le désert mais je ne me souviens plus très bien pourquoi j’ai inventé les miasmes toxiques émanant de cette forêt. Je crois que j’avais simplement envie de dessiner des masques à gaz !
A ce stade, je n’avais pas d’image concrète de la fukaï et cela m’a longtemps posé problèmes car je ne savais même pas en quoi consistait cette “mer putride”.
En fait, la fukaï existe réellement. Elle s’appelle le Syvach et se trouve en Crimée, au Sud de l’Ukraine. Je m’intéressais beaucoup à cette zone géographique rendue stérile par son alcalinité, qui forme un vaste ensemble de marécages en bordure de mer. Bien que je n’y sois jamais allé, suite à la lecture d’un article de presse sur cette zone surnommée la “mer putride”, cette formule m’a fait une très forte impression. C’est ainsi que j’ai baptisé la forêt [l’un des “personnages” centraux de la saga de Nausicaä et de son adaptation cinématographique, ndr] après avoir défini comment la représenter. Parallèlement, j’ai demandé son avis à M. Kameyama quant à la traduction du mot “fukaï” en kanji [idéogrammes chinois, utilisés dans la langue japonaise pour écrire notamment les noms propre ou noms de lieux, ndr]. Nous hésitions entre deux signes, celui qui signifie “mer” et un autre qui signifie “royaume”. Comme il préférait le kanji “mer”, nous l’avons choisi. C’est vraiment bâclé, n’est-ce pas ! (Rires)

 

Le nom “Nausicaä”

Au début, quand je pensais au nom du personnage de la princesse, j’employais “Yara”, comme dans “Rolf”. Mais je savais que je ne pourrais pas l’utiliser pour mon histoire originale, puisque déjà pris. Un peu plus tard, je suis tombé sur le nom de Nausicaä dans “l’Encyclopédie de la mythologie grecques” de Bernard Evslin [cf. plus haut]. Ce nom m’a donné une impression de vie ; je l’ai trouvé parfait. La plupart des gens qui ont fait de la science-fiction ont épuisé le répertoire des noms de la mythologie grecque. Ils se reportent donc sur les noms babyloniens, sumériens ou celtes. C’est peut-être différent aujourd’hui mais, à l’époque, le nom de Nausicaä semblait avoir été délaissé dans le registre de la SF.

Quant à la prononciation du nom “Nausicaä”, comme le traducteur japonais du livre de Bernard Evslin, Minoru Kobayashi, a écrit [avec des katakana, caractères japonais utilisés pour écrire les mots d’origine occidentale, notamment, ndr] “na-u-shi-ka”, il me semble qu’on doit le prononcer “na-ou-ssi-ka”. Pourtant, beaucoup de gens le prononcent à l’occidentale “nô-zi-ka” ou “nô-ssi-ka”. Un jour, j’ai discuté avec un français qui m’a dit “ah, oui, No-zi-ka !” Je lui ai donc répliqué : “non, c’est “NA-OU-SSI-KA” ! (5)

 

A la rencontre des Maîtres du vent

L’inspiration de Nausicaä, en tant que “Maître du vent” [formule absente dans le film, ndr] est venue d’ailleurs car ce n’est pas en Europe qu’ont été inventé les premiers moulins. Ils seraient apparus plutôt dans les premières grandes civilisations du Moyen-Orient, ou peut-être en Chine depuis encore plus longtemps. En Occident on n’avait pas l’idée d’utiliser l’énergie du vent pour autre chose que de faire avancer des bateaux à voiles. Selon un livre de géographie du Moyen Âge écrit par des Européens, le pouvoir du vent avait quelque chose de surnaturel.
Avec l’apparition des moulins, le vent est devenu un outil professionnel à maîtriser et des artisans et ouvriers se sont spécialisés dans ce domaine. Ces personnes compétentes en la matière étaient distinguées des gens ordinaires. C’était pareil au Japon. Ceux qui maîtrisaient le vent étaient à la fois redoutés, jalousés et respectés, et habitaient au bout du village [la partie où se regroupaient les personnalités importantes, ndr]. On les considérait comme des notables, devenus riches sans travailler aussi durement que les autres. Dans le folklore, on les trouve dans deux catégories distinctes : celle des personnalité très respectées et respectables, et celle des personnalités peu respectées bien qu’indispensables à la vie de la cité. Cette dernière catégorie pouvait vivre à l’extérieur de l’enceinte du village.
Bien que je n’aie lu que partiellement et dans une traduction incomplète ce livre de géographie médiévale, il m’a appris, avec un style étonnant, beaucoup de choses passionnantes, comme freiner l’avancée d’une dune en utilisant le vent ou moudre le grain avec l’énergie éolienne, entre autres. J’ai été très impressionné et je me demande si ce livre à autant stimulé l’imagination d’autres lecteurs ! En ce qui me concerne, cet ouvrage m’a beaucoup inspiré pour toutes les utilisations du vent dans Nausicaä.

J’ai pensé aussi à la formule “kaze no tsukasa” (“commandeur du vent”) qu’utilise Ursula K. Le Guin dans “Terremer” (6). J’ai trouvé très bien cette appellation, comme sa traduction japonaise. Je me demande si cette dernière n’est pas meilleure… Cela dit, n’ayant pas lu le livre de Le Guin en version originale, je ne suis pas sûr.
Néanmoins, comme je ne pouvais pas reprendre le terme de “commandeur”, j’ai opté pour la formule “Maître du vent” [au sens “celui qui sait contrôler le vent”, ndr]. Ce choix résulte clairement de mon admiration pour les personnes qui savent tirer profit des éléments naturels. »

 

Notes
1. Deux des premiers grands textes littéraires et poétiques de l’histoire de l’humanité, tous deux rédigés par des Dames de cour, Murasaki-shikibu pour le premier, Sei Shonagon pour le second.
Les peintures d’époque, notamment sur des rouleaux, montrent des canons esthétiques féminins caractérisés par des sourcils rasés, et repeint avec du maquillage plus haut sur le front, et la dentition entièrement teintée en noir.
2. Cette thématique apparaît dès 1979 dans le premier long métrage de Hayao Miyzaki, Le château de Cagliostro. Le héros truculent de ce récit, Lupin III, blessé et à l’article de la mort, est sauvé et soigné par la jeune princesse Clarisse, accompagnée de son gros chien. Clarisse ressemble fortement au personnage de Nausicaä.
3. C’est au sein de cette société (TMS) que Hayao Miyazaki a réalisé en 1979 son premier long métrage, Le Château de Cagliostro.
4. Le démon de “Rolf” parle une sorte d’esperanto. Quant au chien, lui-mème, il se contente d’aboiements, d’où le titre “Rowlf”.
5. Par souci de vulgarisation, je vous ai épargné ici les caractères chinois et japonais qui figurent dans le texte d’origine.
6. Dans la traduction française de la saga littéraire d’ursula K. Le Guin, “Les contes de Terremer”, le terme utilisé est “Maître ventier”.
Images illustrant cet article
• en-tête : photographie extraite de l’art-book japonais de Nausicaä de la vallée du vent, édité par le studio Ghibli en 1997.
Hayao Miyazaki montre le fonctionnement de l’ingénieux dispositif pour animer les Omu (vers géants aux yeux multiples) dans certaines séquences.
• Toutes les autres images sont extraites d’illustrations à l’aquarelle pour l’accompagner la publication du feuilleton en manga.
Elle sont toutes © Nibariki/Tokuma Shoten

 

Nausicaä ou l’histoire qui ne finit jamais

Ce long entretien a été publiée dans le magazine japonais Yom en juin 1994.
Sa traduction du japonais à l’anglais a été assurée par Ryoko Toyama, pour le compte du site web “Nausicaa.net“, référence encyclopédique en matière de contenus divers sur tout ce qui touche de près ou de loin à l’univers miyazakien et au studio Ghibli.
J’ai ici repris la traduction française très approximative proposée depuis plusieurs années par le site francophone Animint (consacré à l’animation japonaise), en la corrigeant, en l’annotant et en la rendant (il me semble) un peu plus “buvable”.

Yom : Nausicaä s’est terminée après treize ans.

Miyazaki : Il y a cinquante neuf épisodes et, si nous résumons rapidement, cela fait cinq années de travail. Je n’ai probablement réellement passé que la moitié de ces douze ou treize ans sur le manga de Nausicaä. Pour être tout à fait franc, je me suis constamment demandé si je pourrais finir cette œuvre depuis le temps que je l’avais commencée. Je pouvais me prétendre capable d’écrire sans penser à la suite parce que j’avais décidé dès le départ que je pouvais l’arrêter n’importe quand. Je ne travaillais pas en me disant “Je veux que cela prenne cette tournure” mais plutôt en constatant “Tiens, ça prend cette tournure !“.

Y. : Cela s’est donc passé ainsi ? Compte tenu du fait qu’il s’agit d’un univers complexe à multiples intrigues, que l’on peut qualifier de “récit épique”, nous pensions que vous aviez défini le plan de l’histoire du début à la fin, et que vous développiez patiemment les épisodes en prenant votre temps.

M. : Non, non, je n’ai pas une telle capacité d’anticipation ! J’ai écrit quelque chose un peu en roue libre parce que j’étais confronté à une date limite et je n’ai réalisé sa signification que beaucoup plus tard. J’ai eu ce genre d’expériences plusieurs fois dans ma carrière.

Y. : Le film a été réalisé en 1984, trois ans après que vous avez débuté le manga, et cette année, dix ans plus tard, ce dernier s’est achevé. Pendant ce temps, il y a eu beaucoup d’articles écrits dessus dont quelques critiques.

M. : Il semble que ces critiques émanent de lecteurs du manga gênés par l’impression qu’ils ont eue du film. Ils ont figé d’emblée le personnage de Nausicaä comme une combattante pour l’environnement et ne sont pas allés plus loin que cette vision réductrice. Visiblement, le manga n’a pas réussi à avoir un pouvoir suffisant pour modifier cette vision.

Y. : L’histoire elle-même est très différente entre le manga et le film. Dans les bandes dessinées, la personnalité de Nausicaä est plus approfondie.

M. : Évidemment. Si le manga et le film étaient identiques, je n’aurais eu aucune raison de continuer à écrire le feuilleton en bandes dessinées. Après le film, je me suis demandé si je pouvais continuer à écrire l’histoire de Nausicaä et de quelle manière le faire. Il y avait des parties du film dont je n’étais pas complètement satisfait mais je me suis tout de même forcé à les développer. Pour être tout à fait franc, chaque période de travail sur un nouveau film m’obligeant à interrompre l’écrire du manga me libérait de mon bureau ! Ce n’est pas une chose que je peux avouer fièrement. Même après avoir fini le film suivant, et en ayant un peu de temps devant moi, il m’était difficile de retourner à Nausicaä. Sur la fin, je me suis même arrêté d’écrire à quatre reprises.

Y. : Le film est devenu un étendard pour le mouvement écologiste qui commençait juste à prendre de l’ampleur dans les années 80.

M. : Je ne l’ai pas du tout prémédité. C’est arrivé comme ça, par hasard. Les questions écologiques étaient présentes dans la société depuis si longtemps, depuis le livre précurseur de M. Sasuke Nakao (1). Je veux dire par là que je n’ai pas commencé Nausicaä avec l’intention d’écrire un récit sur l’écologie dans l’objectif de sensibiliser à la protection de l’environnement. J’ai initialement pensé à une histoire qui se déroulait dans un désert mais ce n’était pas intéressant une fois transposée en dessins. Je l’ai donc située dans la forêt et c’est devenu l’histoire que vous connaissez. De la même manière assez intuitive, je n’ai pas développé une intrigue trop complexe. Je me disais : “Cela semble aller de cette manière donc continuons ainsi“. Face à la page blanche, voulant dessiner quelque chose de gigantesque, j’ai naturellement pensé aux guerriers géants endormis… A partir d’une telle idée, je me disais alors, un peu désemparé “OK, mais que va-t-il se produire maintenant avec ces géants ?
J’ai continué ainsi à travailler en me répétant des mensonges comme “Bon, je pose ça là. De toutes façons, le magazine aura disparu avant que j’ai résolu ce problème !” (rires)

Y. : Qu’avez-vous essayé d’écrire quand vous pensiez à un désert ?

M. : Sincèrement, je ne m’en souviens pas. Je sais que j’ai dû imaginer beaucoup de choses… Le seul souvenir qui me revienne est que j’étais très irrité ou dégoûté par la manière dont la société fonctionne, ou quelque chose du même genre.

Y. : C’était en 1981, 1982 ?

M. : C’était juste avant ou après 1980. Non seulement j’étais dégoûté par les problèmes d’environnement mais aussi par la voie sans issue dans laquelle se dirigeaient l’humanité. En particulier au Japon. Ma propre façon d’être à cette époque me dégouttait.

Y. : Ainsi, à l’apogée de la bulle économique japonaise, vous étiez … ?

M. : J’étais très embarrassé et particulièrement bouillonnant. Je ne suis pas sûr d’être calmé pour autant aujourd’hui… Je pense que l’objet de ma frustration s’est déplacé ailleurs.

Y. : Si vous n’aviez pas de scénario défini au départ, n’était-ce pas risqué de lancer la fabrication du film Nausicaä de la vallée du vent ?

M. : Oui, j’étais vraiment mal barré. Si cela avait été le récit de quelqu’un d’autre, j’aurais pu le rejeter mais là, cela venait de moi et je ne pouvais rien objecter. Même si ce n’était pas écrit dans le manga, chaque case contenait mes désillusions, mes pensées et mes sentiments. Tout en me basant sur la trame narrative du manga, en la réarrangeant et en en changeant le sens, j’ai dû m’imposer des limites afin de pouvoir trouver une fin à l’histoire. Un film doit commencer une histoire et la solder. Bien sûr, certains vous diraient “non, commencer c’est suffisant” mais, en tant que créateur de films de divertissement, je pense pour ma part qu’il faut fixer des limites à une histoire. Sur ce film, je n’ai pas pu en fixer plus.
L’important pour moi était que Nausicaä fasse sa révolution copernicienne après avoir trouvé la signification, le rôle et le système de la fukaï [“mer putride”, ndr]. J’avais décidé que ce serait là où irait le film. Je disposais d’un trop d’éléments impossibles à placer dans ces limites et je n’ai pas réussi à les intégrer dans le film. C’était une évidence dès le début de l’écriture du film que j’aurais à sacrifier beaucoup d’éléments présents dans le manga.

Y. : C’est donc à cause de cette manière de commencer et d’achever le récit cinématographique que le manga et le film de Nausicaä sont si différents ?

M. : Oui. Et même si je devais réaliser le film de Nausicaä aujourd’hui, après avoir terminer le manga, je referais le même film.

Y. : La manière dont finit le film a-t-elle influencé le manga ?

M. : Comme je l’ai dit précédemment, une fois le film terminé, je n’ai pas repris le manga pour prolonger l’histoire du film. En fait, je n’ai plus du tout pensé à ce que j’ai fait dans le film. De toutes manières, je l’avais oublié ! (rires)
Pendant que je travaillais sur le film Nausicaä, j’ai toujours soutenu que je développerais librement le récit selon mes souhaits, sans trop coller à une réalité plausible. Seulement, une fois le long métrage achevé, j’ai trouvé que j’étais rentré dans des considérations religieuses bien au-delà de ce que j’espérais. Ce n’était pas satisfaisant et cela m’a conduit dans une impasse. C’est pourquoi, après le film, il me fallait appréhender le problème plus sérieusement pour pouvoir poursuivre le manga mais une fois le travail à nouveau sur le métier, il y avait trop de choses que je ne comprenais plus. Du début jusqu’à la fin du feuilleton, j’ai dû écrire un tas de choses que je ne comprenais pas.

Y. : Ce fut plus laborieux après que vous ayez fini le film ?

M. : Oui. beaucoup de lecteurs ont dû se perdre en route. J’ai repris l’écriture du manga pour le magazine Animage en pensant constamment aux lecteurs qui ne devaient pas comprendre les directions prises par l’histoire. Cependant, j’ai fini par trop penser à des choses que je ne comprenais pas du tout moi-même.

Y. : Que voulez vous dire ?

M. : Par exemple, si l’on prend pour acquis l’existence de Dieu, on peut expliquer le monde à partir de cet acquis. Ce n’est pas mon cas mais avec Nausicaä j’ai mis les pieds dans un domaine métaphysique où je ne voulais pas entrer. Car je peux réussir à comprendre le monde et les hommes à l’aune de leurs conflits et de leurs contradictions mais ce niveau d’explication n’était plus satisfaisant dans le cadre du récit de Nausicaä. De plus, je n’avais rien que je pouvais exprimer sur le ton de la confidence. La tête me tournait rien qu’en réfléchissant aux actions possibles de mon personnage appelé “Maman” par un guerrier géant à la puissance de destruction infinie. La perplexité qu’exprime Nausicaä à ce moment-là est en fait ma propre perplexité.

Y. : A l’approche de la fin du manga, le guerrier géant endosse un rôle complètement différent de celui qu’il a dans le film.

M. : Vous pouvez trouver là une similitude avec beaucoup de récits de culture populaire où un géant menaçant finit par devenir un allier, comme le gardien d’éléphants dans Tarzan ou le robot de Tetsujin 28 (2). La raison pour laquelle ce motif apparaît si souvent sous diverses formes dans les récits populaires peut être expliquée par nos aspirations à une grande existence ou par notre tendance naturelle à vouloir nous grandir, par exemple. Habituellement, dans la culture populaire, ce motif est traité de manière ambiguë, comme un pouvoir immense et parfait à la condition qu’il soit bienveillant. En réalité, la plupart des pouvoirs immenses émanent de la technologie humaine. Or une technologie en elle-même est neutre et innocente. Prenons une automobile : elle est loyale et dévouée à son conducteur. Nous nous sentons rassurés, en croyant que les machines n’ont pas de cœur mais en réalité, les hommes donnent leur cœur aux machines. Un cœur loyal, une dévotion désintéressée et le don de soi constituent l’essence de vie de nos machines. Prenons un chien qui obéit aux ordres de son maître, sans se préoccuper que son maître puisse être mu par des intentions malveillantes. Penser que les humains influencent le comportement social de leurs machines est la base des trois lois de la robotique d’Asimov (3). Le guerrier géant de Nausicaä n’est donc pas une idée originale. Pour sa conception aussi, vous pouvez trouver son origine dans beaucoup de concepts qui existaient déjà. Mais à partir du moment où j’ai donné une forme tangible à l’innocence de ces créatures, c’est devenu quelque chose d’incontrôlable. Je pense que je lui ai donné cette forme parce que j’ai un profond désir de personnages innocents.

Y. : L’histoire a en effet changé après que le guerrier géant est devenu intelligent.

M. : Je ne vois pas d’autre explication à l’écriture de ce genre de virage narratif que le fait que les idées me viennent à l’esprit sans signification particulière, ou alors que j’ai oublié cette signification. C’est pourtant quelque chose que je ne devrais pas oublier au cas où les structures de l’œuvre s’effondraient. Mais ce n’est pas le cas. Il y a des gens qui sont parfaitement capables d’expliquer leurs créations avec des mots appropriés, profonds et affinés. Je n’ai malheureusement pas une telle facilité.

Y. : Est-ce cela qui relève du religieux ?

M. : Il y a tant de choses auxquelles l’esprit humain cherche à donner du sens, en y associant différentes idées ou croyances. Quoi qu’il en soient ces choses existent réellement dans la nature. Mais notre confusion face à ces phénomènes incompréhensibles résulte de nos différents désirs matériels. Aussi, je crains que pour nous éloigner de ce matérialisme et établir un lien pur avec la nature, nous devions occuper le monde comme une pierre ordinaire ou des gouttes d’eau. Alors, à partir du moment où l’homme cherche à exprimer avec des mots ses pensées sur ces phénomènes mystérieux, il fabrique des religions suspectes. Je n’ai pas écrit Nausicaä dans cet état d’esprit. C’est peut-être pour cette raison que j’ai progressivement accordé plus d’attention aux guerriers géants qu’aux hommes de mon récit.

Y. : Tout comme nous, lecteurs, finissons par accorder plus d’attention aux Omu. A la lecture de Nausicaä, cela arrive souvent.

M. : De tels effets ne sont pas prémédités. Il m’est arrivé parfois de me sentir comme le Docteur Folamour (4) mais je n’ai jamais su si c’était vraiment de la folie. Notre manière de penser est typiquement humaine, comme les sentiments que nous éprouvons, par exemple. Et ces modes de pensée peuvent se disperser partout dans le monde comme un simple poison moral. Seul l’homme est peut-être capable de ça. Il faudrait que j’y réfléchisse avec un cerveau plus développé. Quoi qu’il en soit, je pense profondément que je ne dois pas verbaliser ce type de pensée. Car j’ai été confronté de nombreuses fois à cette tentation. Et tout en considérant que je m’exposais à certains risques en le faisant, cela ne m’a pas empêché d’introduire dans l’histoire de Nausicaä le guerrier géant il y a dix ans !
Entre nous, je ne devrais sans doute pas le dire, mais j’ai oublié pourquoi j’ai intégré ce personnage ! (rires)
En fait, plutôt que de développer une histoire à la trame préétablie, je me suis contenté de tirer sur des fils sans trop savoir où ils allaient me conduire.

Y. : Le récit évoluerait donc de lui-même ?

M. : Plutôt qu’évoluer, je dirais que le récit suit le cours de sa propre existence. Un cours qui n’était pas celui que je voulais.
A telle enseigne que j’ai parfois forcé l’histoire à revenir dans la direction que je souhaitais, alors même que je savais que cette direction était franchement mauvaise. Cette lutte n’était pas une partie plaisir.
A la fin, Nausicaä, la fille qui avait porté tant de fardeaux sur ses épaules, allait-elle revenir à la vie normale ? Une telle personne pouvait-elle continuer à vivre dans le bonheur ? Je savais seulement que même si elle ne pouvait pas revenir à une vie normale, elle continuerait à être présente et à témoigner des événements.

Y. : Dans le film, l’intrigue est en quelques sortes résolue à la fin. Alors que dans le manga, dès le début, Nausicaä pose beaucoup de questions qui ne seront jamais résolues, et pose encore plus de questions à la fin !

M. : Oui. Je n’y peux rien car je savais dès le départ que je ne pourrais pas répondre à ses questions existentielles !
Mon chien a seize ans et peut mourir d’un jour à l’autre. Il voit difficilement. Il parvient seulement à renifler un peu et une seule de ses oreilles fonctionne à peu près. Mais il est encore vivant. Quand je le regarde, il ne semble pas aussi heureux que quand j’essaye de le sortir pour une promenade. Je me demande ce qu’est la vie. C’est étrange, depuis que j’ai perdu mes deux parents, je me repose cette question en observant mon chien décliner. Je ne pense plus au chien qu’il a été.
Les ondes provoquées par un caillou dans l’eau se déploient sur la surface et à mesure qu’elles se déploient, elle diminuent graduellement. Ce sont les mêmes ondes mais elles ne sont plus aussi fortes qu’au moment de leur apparition – je comprends peut être mal ce phénomène. En biologie, on dit souvent que telle ou telle forme de vie serait le support de “gènes égoïstes” (5) mais ces théories ne nous avancent pas plus quant au sens de la vie. Depuis des temps immémoriaux, de grands savants se sont penchés sur cette question et, pour ce qui me concerne, je commence à peine à comprendre les troubles qu’ils ont pu ressentir alors que ces questionnements étaient encore loin d’être généralisés.

Y. : En somme, vous apprenez qu’il y a beaucoup de choses que vous ne pouvez pas comprendre.

M. : Oui. Je comprends que je ne peux pas expliquer simplement et superficiellement la relation entre la nature et les hommes, ou la nature dans l’homme. Cependant, vivre est la moyen de maintenir cet équilibre précaire et je peux dire que nous ferions mieux d’agir pour le favoriser autant que possible. Mais si je m’aventure au-delà de ce constat, je rencontre trop d’interrogations chaotiques qui me confrontent à l’insondabilité de l’univers. Je me demande si la clef de ce genre de questions ne se situerait dans la sagesse des philosophes anciens, qui s’est dilluée dans les montagnes plutôt que dans nos esprits humains.
Récemment, j’ai été stupéfait d’entendre d’anciennes paroles religieuses de moi jusqu’ici inconnues. “Quoi, ces questions ont déjà été évoquées ainsi ?!“. Par exemple, les mots parfois très simples que l’on trouve dans n’importe quel ouvrage élémentaire sur la pensée bouddhiste sont chargés d’une expérience profondément lucide. Mais si je peux appréhender ces mots, je ne peux en revanche pas les comprendre entièrement. Je reste désorienté. A l’instant même où je recopie ces mots, ils commencent à se transformer. Contrairement à des hommes comme Shinran (6), qui les a rédigés sans crainte, je n’en suis pas capable. J’ai décidé que Nausicaä n’aurait pas ce type de discours car, inévitablement, cela aurait sonné faux. Et bien que je pensais avoir compris les choses plus clairement, en écrivant Nausicaä, il est vraiment devenu très difficile pour moi d’organiser mes idées. C’est comme si j’avais perdu mes mots, ou comme si Nausicaä en personne restait en dehors du monde des mots. Alors, j’en ai conclus que je ne voulais pas la faire s’exprimer avec des mots. Dès l’instant où je traduis en mots “Je pense que ceci est comme cela“, cela devient différent de ce que je pense vraiment.

Y. : Le récit s’achève peu après que Nausicaä prononce cette phrase “Je continuerai à mentir“…

M. : Oui, c’était plus adapté à mon héroïne. Je n’ai pas eu le choix, son amour pour les vies autour d’elle imposait une telle sentence. D’ailleurs, une conclusion comme “Nous avons eu raison, nous avons vaincu l’ennemi et la paix reviendra” aurait été un ôdieux mensonge. Voilà, ça, je suis capable de dire de façon péremptoire que c’est un mensonge ! Quiconque peut accomplir de bonnes et de mauvaises actions. Mais une personne qui effectue de bonnes actions n’est pas nécessairement une bonne personne. Elles peut avoir accompli de grandes choses sur l’instant et en accomplir des mauvaises le restant de sa vie. C’est très humain. En oubliant cela, nous nous trompons sur tout, que ce soit sur les décisions politiques ou sur nos propres décisions.

Y. : Pendant la période au cours de laquelle vous avez dessiné le feuilleton de Nausicaä, beaucoup d’évènements internationaux sont arrivés à l’extérieur du Japon. Lesquels ont pu vous influencer ?

M. : Le plus marquant pour moi a été la guerre civile en Yougoslavie.
J’étais persuadé qu’on ne reverrait jamais plus ce type de conflit. Que les peuples étaient lassés de reproduire de tels actes à l’aune de tous les événements horribles du 20e siècle. Mais les hommes n’en ont jamais assez. Cela m’a dit à quel point j’étais naïf.

Y. : Contrairement à la guerre du Golfe, ce fut une guerre à l’ancienne.

M. : Dans un sens, la guerre du Golfe était facile à comprendre. Le gouvernement irakien est très semblable au gouvernement japonais de la dernière guerre. Ils envoyaient juste des soldats dans quelque île ou désert, en leur disant “débrouillez vous“, sans leur fournir ni eau ni nourriture. J’étais attristé de voir ces militaires irakiens qui ressemblaient tellement aux militaires japonais de la seconde guerre mondiale.
En Yougoslavie, c’est différent. Je crois que cela a commencé par quelques groupes isolés que personne n’a pu arrêter. Comme lors de la montée du nazisme en Allemagne, beaucoup d’observateurs à l’époque évoquaient quelques groupuscules qui ont pourtant grandi avec une force irrésistible. Par exemple, lorsque nous regardons les actualités sur CNN, les Serbes apparaissent mauvais de manière manichéenne. Mais en examinant en détail la source du conflit, notre perception devient tout autre. En toile de fond, ressurgissent le conflit entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est, les religions orthodoxes à l’intérieur de l’espace de chrétienté. La méfiance des Serbes à l’égard de l’OTAN et leur préférence pour la sphère d’influence russe deviennent plus compréhensibles. Ont-ils pour autant raison de s’entre-tuer ? Non, bien sûr. Les deux parties belligérantes sont vraiment stupides et elles commettent des actes impardonnables. Et toute idée de la justice, une fois que la guerre est enclenchée, est corrompue.

Y. : Nausicaä le dit d’ailleurs : “il n’y a pas de justice“.

M. : Je lis beaucoup sur la guerre alors les gens me posent des questions du style “Vous aimez la guerre ?“. Je leur réponds “Pensez vous que les chercheurs sur le SIDA aiment le SIDA ?
Je suis forcé de reconnaître que ma compréhension de l’Histoire a été très naïve.

Y. : Et à propos de l’effondrement de l’Union Soviétique ?

M. : C’est arrivé précisément à l’époque où je décrivais l’effondrement d’un pays appelé Doruk dans Nausicaä. En l’écrivant, je me demandais s’il était possible pour un empire comme Doruk de disparaître si facilement, et j’ai donc été vraiment surpris que l’Union Soviétique se soit effondrée si rapidement. Un pays s’effondre et au même moment, les gens peuvent poursuivre leur vie quotidienne. Une telle chose pouvait donc vraiment se produire. Pendant longtemps je me suis questionné sur ce qu’il était advenu des populations qui vivaient quand l’Empire romain d’Occident est tombé, et avec l’effondrement de l’Union Soviétique, j’ai obtenu des éléments de réponse.

Y. : Je dirai que c’est une bonne coïncidence !

M. : J’aurai dû écrire beaucoup plus sur la fin de l’Empire Doruk. Mais il me faut rappeler qu’il y avait une limite à ma productivité, seize pages par mois, et que j’ai dû renoncer à beaucoup de choses.
Pourquoi ce pays est-il tombé, ou pour commencer, quel était l’histoire de ce pays ? Sur quel système de gouvernement fonctionnait-il et pourquoi ce système s’est-il enrayé ? Je savais que je devais décrire tous ces éléments contextuels mais pendant que je me retranchais derrière l’excuse du temps qui me manquait, l’empire Doruk est tombé de lui-même dans le manga et dans le monde réel, l’Union Soviétique a fait de même.

M. : Pendant que j’essayais de conclure Nausicaä, j’ai effectué ce que certains appellent un tournant idéologique. J’ai totalement abandonné le marxisme. Cela s’est imposé à moi quand j’ai décidé que c’était faux, que son matérialisme historique aussi était faux. Et cela a été un peu difficile. Même aujourd’hui, je pense quelques fois que les choses seraient plus faciles si j’étais resté sur ma position précédente. Oh, pas de manière drastique ou enfermé dans une lutte sans merci avec moi-même pendant que j’écrivais mais des questions intérieures incessantes me sont devenues irrésistibles.
Je crois que ce changement radical dans ma manière de penser est vraiment venu de mon écriture de Nausicaä, bien plus que par le changement de mon statut dans la société. Par exemple, au départ, j’ai même hésité à faire de Nausicaä, la fille du souverain Ghil, une princesse royale. Je craignais que certains puissent associer Nausicaä à une sorte de caste d’élite. Mais ces considérations sont devenues soudain futiles pour moi. Sa classe sociale d’origine ne représentait plus un problème et je ne voulais plus avoir de telles préoccupations. Quelle que soit sa classe de naissance, une personne stupide reste une personne stupide et une bonne personne reste bonne. Peu importe que quelqu’un ait raison ou tort, j’ai juste besoin de savoir s’il est bienveillant et si j’ai envie de devenir son ami. C’est une erreur de penser qu’une personne est bonne uniquement parce qu’elle est travailleuse. D’ailleurs, à cet égard, la population est capable de choix idiots, visibles lors des élections par exemple. Ce genre de constat me convainc de me fier à mes premières impressions. Il ne s’agit pas de rester objectif, comme cela m’a été rabaché plusieurs fois. Si je pense nécessaire de revenir à ma première opinion, certes mon visage va s’assombrir mais je crois que je dois l’accepter, pour voir les choses à ma manière.
Quand j’ai vu pour la première fois les films montrant Mao Tse-tung sous les acclamations de la foule sur la place Tian’anmen, je crois que c’était à la fin des années cinquante, j’ai trouvé son visage vraiment laid et inquiétant. Mais comme on m’avait dit qu’il avait une forte personnalité et qu’il avait accompli un tas de changements bénéfiques pour son peuple, j’ai cru qu’il était malade et pas photogénique ce jour-là (rires). Je vous assure, j’ai vraiment pensé cela. En y resongeant, j’aurais dû me fier à ma première impression. Cela s’est produit à beaucoup de reprises. J’ai toujours essayé de contenir mes sentiments face à mes idéaux mais désormais j’ai arrêté de le faire. J’observe ainsi les politiciens contemporains juste à partir de mes impressions.

Y. : Par intuition, donc ?

M. : Plutôt par le sentiment que c’est une bonne personne ou pas, même si elle ne dispose pas de manière flagrante de capacités politiciennes. Nous ne pouvons pas en espérer grand chose de toute manière, donc la plus gentille est la meilleure pour moi. J’en suis là. Autrement dit, je suis redevenu stupide.

Y. : N’est-ce pas plutôt monter des escaliers en colimaçon plutôt que revenir en arrière ?

M. : Ou tourner autour du même pot sans arrêt.
Prenons l’exemple du Mouvement national en faveur de la forêt de Totoro (7). Ils utilisent les personnages du film pour promouvoir leurs actions. Je ne coopère pas avec eux parce qu’ils ont raison mais parce que ceux qui sont dans ce mouvement sont sympathiques. Ils sont si proches de la terre et ont aimé et défendu les champs de Sayama (7) bien avant la naissance du mouvement. Ils se sont promenés dans les environs pour observer les plantes et les oiseaux pendant leur temps libre et en réfléchissant aux moyens de protéger cet endroit. Parce que ce sont des gens biens, je suis ravi de leur permettre d’utiliser mes personnages. Si quelqu’un comme un “fasciste de l’écologie” était à leur tête, je me retirerais. C’est ainsi que ces jours-ci, je m’associe avec des gens non pas parce qu’ils ont raison ou bien tort mais parce qu’ils sont sympathiques. Mon monde devient donc de plus en plus petit. (rires).

Y. : Parlons du Japon, dont vous disiez être dégoûté avant de commencer Nausicaä ?

M. : J’ai passé le stade du “ça leur servira de leçon” après l’éclatement de la bulle économique et je me sens ragaillardi maintenant. Les problèmes n’ont pas été du tout résolus mais cela a démoli le mur des certitudes et des idées provenant de l’extérieur sont en train de s’insinuer dans la société. La pénurie de riz n’était rien (8). Ce n’est pas comme si les gens mourraient de faim. Elle a surtout frappé les esprits car elle était inattendue au sein d’une grande puissance économique.

Y. : Vous voulez dire que si nous le voulons, nous pouvons importer ?

M. : Si cette crise était survenue dans les années 1940, elle aurait posée de très graves problèmes. Mais à la fin du 20e siècle, nous sommes juste confrontés à quelques mécontentements du genre “Le riz thai n’est pas aussi bon“. Le riz est finalement un levier économique très puissant !
Survivre dans un pays sans puissance économique doit être une situation bien plus difficile que celle que nous vivons actuellement.
Je suis lassé de discuter de l’agriculture japonaise. J’ai conscience qu’en disant cela, je pourrai être mal compris.
Pour ma part, j’ai rencontré un fermier qui m’a dit vouloir cultiver un riz bio sans pesticides et j’ai donc décidé de lui acheter son riz, même si le prix a monté lors de cette mauvaise année de récolte. Voilà comment j’ai réglé le problème de l’agriculture à mon niveau. (rire)

Bien sûr, il n’y a pas de solutions toute faite mais je n’apprécie pas les expressions sensationnalistes du genre “L’agriculture japonaise est perdue” tout comme je peux détester les raccourcis du type “Le cinéma japonais est mort“. Bien que je comprenne la colère des agriculteurs, je sens d’un manière ou d’une autre que le problème ne peut pas être posé qu’en termes de compétitivité. On ne gagne pas et on ne perd pas si facilement. J’ai été vraiment irrité en entendant la coopération agricole prétendre être dans l’un ou l’autre de ces cas pendant que ces problèmes étaient discutés. Je veux résoudre cette question uniquement à un niveau personnel, ce dont je ne peux pas me vanter. Quoi qu’il en soit, il faut relativiser la situation. Personne n’a commencé à mourir de faim !
C’est ainsi que je vois les choses en ce moment, y compris sur les questions d’environnement. Parce que des habitants de ma commune nettoient la rivière dans mon voisinage, je les rejoins quand j’ai le temps. Et il s’agit seulement de remplir et porter des sacs poubelles, vous savez. Autrement dit, il y a beaucoup de choses contre lesquelles nous ne pouvons rien faire si nous les considérons dans leur globalité. Les choses ne vont pas bien parce le fossé est immense entre l’échelle globale et l’échelle individuelle. Mais un homme peut souvent se satisfaire à échelle individuelle. C’est cela qui comble le plus actuellement.
Si nous regardons le monde d’un point de vue très élevé, depuis le sommet d’une montagne ou d’un avion par exemple, nous pouvons légitimement penser qu’il n’y a plus espoir. Mais si nous redescendons au niveau du sol, nous voyons une belle route de cinquante mètres, nous ressentons la beauté de cette route, et pour peu que le temps soit agréable et ensoleillé, nous réalisons que nous pouvons avancer.
Notre vision du monde est radicalement différentes selon le point de vue adopté. Personnellement, une telle approche me convient bien mieux que de discourir sur de grandes problématiques sur une scène, dans un colloque ou une conférence. Mais je continuerai à conduire ma voiture et à polluer jusqu’au bout. Et si tout le monde doit arrêter, je continuerai aussi jusqu’au bout, même si le prix du carburant dépassait les trois cents yens par litre ! (rires)
Euh, j’ai le droit de délirer comme il me plait, n’est-ce pas ?

Y. : Ainsi, il n’y aura plus autant de voitures.

M. : Je me mets facilement en colère quand j’entends quelqu’un dire “Si nous baissons le prix du carburant, cela stimulera l’économie japonaise“. Seuls ceux qui désirent en payer le prix devraient conduire. Que tout le monde conduisent une voiture n’est pas vraiment un progrès social. Nous sommes arrivés à un stade où la démocratisation de tous les produits de consommation est devenu un problème. Je fais partie de ce “tout le monde” et ce n’est pas parce je vois un film du Zeppelin qui me donne envie de piloter un dirigeable, que je dois automatiquement faire partie de ceux qui peuvent en piloter un. Vous imaginez les catastrophes si tout le monde avait l’occasion de piloter un dirigeable !

Je réfléchis actuellement à végétaliser le toit de ce bâtiment (9) cette année. Cela ne résoudra aucun problème environnementaux mais ce sera toujours une action plus constructive que celle de se mettre en colère. J’ai entendu dire que le coût du chauffage et de la climatisation baisserait grâce à ce procédé. Beaucoup de gens disent que c’est un geste anecdotique, et ça l’est sans doute, mais si c’est techniquement faisable, je le ferai.

J’ai entendu parler d’un photographe qui porte un projet qui consiste à inviter au Japon des enfants victimes des radiations suite à l’accident nucléaire de Tchernobyl, pour leur fournir un traitement. Après un séjour d’un mois au Japon, ces enfants ont recouvré une meilleure santé, notamment parce qu’ils avaient reçu une meilleure nutrition. Un enfant qui avait arrêté de grandir a repris sa croissance. Ce photographe sait que l’enfant reviendra à son l’état précédent, une fois retourné chez lui, un mois plus tard. Aussi est-il torturé par la pensée que même s’il amène dix gosses ou plus au Japon, ce sera dérisoire compte tenu des milliers d’autres enfants contaminés. Je risque de ne pas être bien compris en disant cela mais je pense que ce geste est suffisant. C’est une contribution énorme à l’échelle d’un seul individu. Cela ne minimise bien sûr pas le drame si l’enfant décède une fois rentré chez lui mais peut être que l’expérience japonaise qu’auront eu ces enfants condamnés leur aura été un tant soit peu bénéfique.
Vous voyez que dès lors qu’on exprime ce type de raisonnement avec des mots, il y aura forcément un malentendu quelque part.
Je veux dire que si nous essayons de juger la moindre action à l’aune des résultats qu’elle produit ou ne produit pas, on n’agit plus. Et si nous valorisons uniquement le très court effet bénéfique d’une action, il y aura toujours quelqu’un pour nous reprocher l’insignifiance de cet effet bénéfique sur le problème global. C’est vraiment compliqué de verbaliser ce genre d’argumentaire.

Y. : C’est d’ailleurs bien pratique de critiquer la verbalisation d’un problème ou de sa solution, car chaque terme, chaque mot peut aisément être retourner et dévier de son sens initial.

M.: C’est bien pour cela que j’hésite à transposer en discours mes arguments. Je préfère dire “Nous devons simplement nettoyer la rivière” parce que trop de gens me collent l’étiquette “écolo” (10) sur le dos.

Y. : Vous avez prononcé ces paroles dans l’intention de créer une controverse ?

M. : Oui. En définitive, je n’aurais rien dû dire. Je ferai mieux d’agir sans prononcer un mot. Il est bien plus efficace de contribuer à un effort commun que d’expliquer pourquoi on le fait.

 

Y. : Après avoir réalisé le film Nausicaä, tout en continuant à écrire le manga, vous avez réalisé des dessins animés tels que Laputa le château dans le ciel, Mon voisin Totoro, Kiki la petite sorcière et Porco Rosso. Ce sont des longs métrage d’un type différent de celui de Nausicaä de la vallée du vent.

M. : Je crois que c’est précisément parce que je continuais d’écrire le manga de Nausicaä que j’ai été capable de réaliser ces films. Je considère Nausicaä comme étant le travail le plus difficile que j’ai eu à accomplir. C’était très éprouvant de revenir régulièrement au monde de Nausicaä et je ne veux plus y retourner. Écrire un telle œuvre a beaucoup compliqué mon retour vers la société.

Y. : Vous confirmez donc que vous abandonnez définitivement ce manga ?

M. : Oui. En pleine production d’un film, c’est tout un bazar. Mon attention est focalisée quotidiennement sur un ensemble de détails bassement matériels. Du genre : “Quel bêtise fait-il encore celui-là ?” ou “Lui, il ferait mieux de se marier !” (rires) Et nous tergiversons à n’en plus finir pour savoir si les gens viendront voir le film ou pas. Une fois le film terminé, épuisé, je déconnecte. Et jusqu’ici, Nausicaä attendait ce moment pour se rappeler à moi. C’était horrible. Je butinais alors autour pendant six mois ou plus et finalement je recommençais à écrire parce que je n’avais pas le choix. Comme je l’ai dit précédemment, j’ai franchement fait des films pour échapper à Nausicaä. Je n’avais pas l’intention de me servir des films comme échappatoire mais si je n’avais pas écrit Nausicaä je crois que je me serais acharné à mettre un peu plus de consistance dans les films. Avec le recul des années, je suis convaincu que je ne me suis pas investi dans ces longs métrages en pensant qu’ils étaient bons. Rien n’était planifié, que ce soit l’écriture de Nausicaä et ce que je ferai après.

Y. : Quels sont vos perspectives maintenant que le récit de Nausicaä est achevé ?

M.: Conclure le feuilleton ne signifie pas que les évènements qu’il raconte se sont soldés. L’histoire pourrait continuer indéfiniment mais nous sommes arrivés au stade du “à partir d’ici, vous savez ce qui va arriver“. Nous sommes sur la même ligne de départ que l’humanité dans notre monde moderne si difficile à comprendre. De là, d’innombrables événements stupides arriveront et des efforts conséquents seront nécessaires pour les affronter. Et ce cycle infernal se répétera encore et encore.
J’ai essayé de finir sur un note qui laisse entrevoir la continuation de ce mouvement perpétuel. J’ai compris à mesure que j’écrivais le feuilleton que le rôle de Nausicaä ne serait jamais celui d’une meneuse ou d’une dirigeante politique mais plutôt celui d’un témoin doté de pouvoir de médium.
D’ailleurs, la structure du récit est telle que les personnages qui ont eu foi en Nausicaä pourraient perpétuer ses combats. Ce n’est donc pas un scénario habituel, par rapport à la manière dont les histoires sont structurées généralement. Cela aussi m’a donné du fil à retordre.

C’est fini désormais bien qu’il me reste encore beaucoup de matériels à produire pour la promotion de la sortie du dernier volume. Et quoi qu’il en soit, j’arrête en laissant en suspens tous les éléments que je n’ai pas compris. Terminer l’œuvre que j’ai commencé à l’aube de mes quarante ans va me permettre de vieillir plus sereinement. D’ailleurs, c’est en achevant Nausicaä que j’ai commencé à ressentir que je devenais un homme âgé.
Maintenant, rien ne finit jamais complètement. Je ne me sens donc pas du tout soulagé. J’aimerais dire que j’en ai fini avec mon fardeau. J’ai cru que tout serait plus faciles pour moi après la fin de l’écriture mais cela n’a pas été le cas. Mon deuxième travail le plus éprouvant a juste pris la place de Nausicaä, qui était mon premier travail le plus éprouvant ! (rires)

Y. : Alors, nous pouvons dire que l’histoire continue !

M. : Oui. Et Nausicaä le sait mieux que quiconque.

Notes :
(1) “L’origine de la culture des plantes et de l’agriculture” de Sasuke Nakao (1966)
(2) Tetsujin 28 :
(3) Les trois lois de la robotique formulées dès 1942 par l’écrivain de science-fiction Isaac Asimov sont :
• un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;
• un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;
• un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.
(4) Docteur Folamour, ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe de Stanley Kubrick (1964) est une comédie satirique dans laquelle le personnage éponyme et celui du chef de l’armée de l’air américaine sont atteint de folie destructrice à différents degrés, plus ou moins extrêmes. Folamour émet notamment des idées extravagantes pour sauvegarder l’espèce humaine après l’apocalypse nucléaire qu’il s’apprête à déclencher.
(5) Référence à la théorie de Richard Dawkins formulé dans son livre “Le gènes égoïstes” (1976)
(6) Moine japonais du 13e siècle, fondateur du courant bouddhiste “École véritable de la Terre pure”, le plus suivi dans le Japon contemporain.
Shinran aurait introduit le bouddhisme au Japon. Il n a rédigé la doctrine, notamment dans “Enseignement, pratique, foi et réalisation” en 1224.
(7) Le “Mouvement de la forêt de Totoro” (devenu depuis la Fondation Totoro) est une ONG qui s’active à la protection de la forêt de Sayama, laquelle a inspiré à Miyazaki l’environnement de l’histoire de son film, Mon voisin Totoro.
(8) Une grave crise du riz est survenue au Japon en 1993. Elle a remis en question la souverainneté agricole nationale (quasi-sacrée), rendu le pays dépendant aux importations et suscité de nombreux débats, économiques et politiques (nationalistes, notamment).
(9) Le bâtiment en question est celui du nouveau studio Ghibli, aménagé depuis août 1992 à Koganei, dans la grande banlieue de Tôkyô.
(10) Le terme “eco-mark” utilisé dans la traduction anglaise fait référence au label ou au logo présent sur les emballages de produits certifiés “éco-responsables”. Il porte une connotation péjorative de “green washing” (verdissement à des fins de marketing). Comme “intello”, le terme “écolo” porte les mêmes sous-entendus dévalorisants.

 

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