
[Mise à jour : 10 février 2026]
Pour combien de temps encore, je l’ignore, vais-je garder l’envie d’alimenter mon journal de bord de la résistance de l’Intelligence Humaine (IH) dans sa guerre inégale contre l’Inintelligence Algorithmique Générative (IAG) ? « Ouvrir quelques petites brèches dans le discours techno-solutionniste ambiant en inventoriant un sélection de pistes de réflexion, voire d’auto-défense contre le grand délestage cognitif en cours », certes, mais n’y a-t-il pas activités plus bénéfiques à mon bien-être ?
En attendant que je tranche cette question avec moi-même, vous pouvez toujours consulter les tomes précédents de ma revue subjective IA vs IH (2025) et IA vs IH (2023-2024) ou lire ce qui suit.

Février 2026
A mesure que cette année va s’écouler, les premières statistiques fiables mesurant les impacts destructeurs de l’IA générative sur l’emploi tomberont.
J’inaugure donc ce mois-ci une nouvelle rubrique dans mon journal de bord « IA vs IH », intitulée :
MAIS NON, VOYONS LES IA GÉNÉRATIVES NE DÉTRUIRONT AUCUN MÉTIER CRÉATIF !
• Extrait de l’étude CNC/Audiens « L’emploi dans les effets visuels numériques en 2024 » (page 37) rendue publique le 21 janvier dernier :
« Un impact important sur les métiers, et déjà observables (sic) pour la quasi-totalité des studios de VFX
Nature des impacts :
> 72 ,2 % considèrent que l’IA va impliquer un changement des tâches et des compétences nécessaires
> 55 ,6 % pensent que l’IA va fragiliser la formation
> 38 ,9 % pensent qu’elle entraînera des créations d’emplois vs 44 ,4 % une destruction d’emplois
[…] Des impacts [sont] déjà visibles pour 94 ,4 % des studios de VFX (46 ,7 % en animation). »
La première catégorie de professionnels touchée est celle des néo-entrants et ce dès leur stage de fin d’études. En tant que « stagiaires », ces jeunes fraîchement ou pas encore diplômés étaient jusqu’ici utilisés pour accomplir les tâches ingrates et laborieuses, plus ou moins bénéfiques à leur apprentissage, que les outils d’IAG sont désormais capables d’effectuer en quelques secondes. Le renouvellement permanent (ou « sang-neuf ») consubstantiel de toute la production d’imagerie partout dans le monde et principal facteur de sa créativité bouillonnante en sera, à court terme, considérablement affecté.
Si l’on corrèle ce constat au fait qu’environ 4 000 diplômé·es d’écoles spécialisées, plus ou moins sérieuses, arrivaient en 2024 et 2025 sur le marché de l’emploi des industries de l’imagerie (animation, jeux vidéo, VFX, notamment) pour moins de 1 000 postes disponibles, si l’on s’en tient au fait que ce nombre de sortants de cursus de formation va continuer à augmenter (puisque de nouvelles écoles, majoritairement privées, continuent de s’ouvrir sans la moindre réglementation de l’État et des collectivités locales sur cette déconnexion de l’offre avec la demande), tandis que le nombre de postes à pouvoir va diminuer drastiquement, alors il est aisé d’en conclure que bien que l’iceberg soit à portée de coque, l’orchestre devrait continuer à jouer jusqu’au bout.
• Mardi 3 février, huit comédien·nes de doublage français·es – membres du collectif militant « Touche pas à ma VF ! » (qui hurle dans le désert depuis plus d’un an) – ont mis en demeure deux sociétés américaines pour clonage de voix. Dans leur argumentaire, apparaissent des formules alarmistes qui traduisent néanmoins l’exacte réalité de la désagrégation en marche des fondamentaux créatifs qui dépassent largement la seule corporation des voix de post-synchronisation : « actes parasitaires », compétences et savoir-faire « néantisés », « piratage » d’identité vocale humaine.
Sûrement des réfractaires au progrès.
• Rendue publique mi-janvier, l’Étude d’impact de l’IA dans les métiers du jeu vidéo et de l’animation, réalisée par Julien Millet, Guy Parmentier et Raphaël Teixeira, pour le compte de l’association Game Only (regroupement des entreprises de production et édition de jeux vidéo en région Auvergne-Rhône-Alpes), déploie une vision prospective très pondérée, doublée d’une étude de terrain auprès des entrepreneurs locaux et de recommandations
Extrait 1 (page 36, « Impact systémique sur le travail ») :
« […] l’automatisation des tâches d’entrée de gamme et la montée en méta-compétences transforment les rôles au sein des studios. Mais à une échelle plus large, la capacité de l´IA à remplacer non seulement le travail manuel mais aussi intellectuel et créatif menace de nombreux emplois dans des secteurs variés, sans garantie que de nouveaux emplois équivalents soient créés en nombre suffisant. Cette situation pourrait entraîner une “sidération sociale”, un état de choc et d’incertitude face à une transformation qui remet en cause le modèle socio-économique basé sur le travail comme principal moyen de distribution des richesses et d´intégration sociale. La métaphore du cocher face à l’automobile illustre bien ce décalage : les compétences d’hier peuvent devenir obsolètes rapidement, et la reconversion n’est pas toujours possible ou évidente. Si l’IA conduit à une concentration accrue des richesses entre les mains de ceux qui détiennent la technologie, sans mécanismes de redistribution efficaces, les inégalités sociales pourraient s’aggraver considérablement. C’est le fondement même de la valeur travail, au cœur de nos sociétés, qui est voué à être remis en cause dans les 10 prochaines années. »
Extrait 2 (page 69, « Marché du travail : entre accélération et recomposition »)
« […] À moyen terme, c’est la structure même du marché qui est susceptible de changer. L’abaissement des barrières techniques permet à une nouvelle vague de créateurs (studios indés, petites équipes, solo + IA) d’accéder à la production de jeux, potentiellement à une échelle industrielle. Cela pourrait provoquer une explosion quantitative du contenu proposé sur le marché, mais aussi une saturation et une difficulté accrue à émerger. »

« Vous parlez de gagner du temps ?
La création, c’est comme la cuisine. Il faut du temps pour cuisiner !
Vous pouvez faire un gigot en 7 heures ou en 30 minutes, ce ne sera pas du tout la même chose. C’est pareil pour la création.
Donc, gagner du temps mais à quel prix ? Pour quoi faire ?
On est là sur des activités qui sont très exigeantes et qui nécessitent justement ce temps de maturation. »
Analogie conclusive de Stéphanie Le Cam, directrice générale de la Ligue des auteurs professionnels (vers la 56e minute) lors de son audition, en compagnie de Patrice Locmant, directeur général de la Société des gens de lettres, le mardi 3 février dans le cadre de la Mission d’information sur l’intelligence artificielle de l’Assemblée nationale.
L’intégralité de l’audition est à visionner sur le portail de l’AN, afin d’entendre les avertissements argumentés et documentés des véritables défenseurs sur le terrain des droits des auteurices.
Ces échanges intéresseront toutes celles et ceux qui écrivent, traduisent, illustrent, dessinent pour l’édition, et plus globalement, toutes celles et ceux que les inquiétudes de ces professionnel·les face aux IA génératives concernent de près ou de loin. C’est-à-dire tout le monde, a priori.

Le 30 janvier dernier, dans son émission « Un monde, un regard » (Public Sénat), la journaliste Rebecca Fitoussi (quelle vraie punk celle-ci ;) !) interrogeait la philosophe Mazarine Pingeot sur le risque de « dégénérescence de la pensée à longue terme » consécutive à la démocratisation généralisée des systèmes d’IA générative.
Elle s’appuyait notamment sur une citation extraite de son dernier essai « Inappropriable » :
« Un jour viendra où elle produira des textes à partir de textes qu’elle aura elle-même générés. […] Le risque est celui d’une dégénérescence programmée. »
Je vous laisse écouter sa réponse, limpide et brassant des évidences qu’il faut encore et encore répéter : produire de la pensée (ou des émotions humaines dans le cas d’une œuvre artistique), c’est long, ça demande des efforts, une gymnastique cérébrale, un entraînement constant. Déléguer à des algorithmes le processus réflexif de production intellectuelle, aussi basique soit-il, par facilité, pour des gains de temps, de performance ou de compétitivité, est-ce fondamentalement un progrès collectif ou individuel ?
Quant à savoir si cet appauvrissement cognitif se produira à court, moyen ou long termes, il me semble qu’il est déjà bien engagé en France depuis la privatisation de TF1 (1987) et copieusement alimenté par les chaînes d’opinion en continu et les réseaux sociaux (fin des années 2010). Peut-être faut-il plus précisément s’inquiéter de l’ampleur et de l’amplitude extra-ordinaire de la nuisance dégénérative et des mécanismes qui suscitent le consentement moutonnier au renoncement à la pensée.
Mais là aussi, « c’est long, ça demande des efforts, … »

« Génération IA – L’arrivée de l’IA générative dans l’industrie audiovisuelle » est le titre d’une remarquable vidéo pédagogique, réalisée par Jean-Michel Bihorel, pour le compte de l’école rennaise Creative Seeds. Cette synthèse vulgarisatrice d’une heure propose un état de l’art sur les outils existants, leurs avantages et leurs biais, sur les enjeux et questions éthiques qu’ils induisent.
La narration est parfois un peu jargonnante et technique – comment ne pas l’être sur ce sujet – mais elle possède la vertu, grâce à ses illustrations explicites et convaincantes, d’élever le débat et de pondérer un tant soit peu les angoisses existentielles des professionnel·les et futur·es professionnel·les des industries culturelles et numériques.
… à suivre

Janvier 2026
Pour inaugurer ce troisième opus, avec la distance ironique qui me semble plus que nécessaire face au désastre qui advient, je vous propose l’une des meilleures punchlines IA-sceptique de l’année écoulée.
« Moi, j’ai rien contre l’IA, du moment qu’elle est syndiquée. »
Adelin Schweitzer, artiste-performer et metteur en scène (février 2025, Chaillot Augmenté)

Diffusé aux États-Unis le 12 novembre 2025, l’épisode 3 de la 28e saison de la série animée « South Park » vient d’être programmé en France.
Trey Parker, créateur de la série et ici scénariste-réalisateur de l’épisode intitulé Sora Not Sorry, y dézingue à tout va, comme à son habitude, les travers du consumérisme de masse et l’establishment étasunien au pouvoir. L’épisode évoque notamment les détournements pornographiques de personnages de dessins animés et les entorses à la propriété intellectuelle des créateurs de ces icônes du soft power nord-américain et japonais.
Voici le résumé de l’épisode, pour vous donner une petite idée du morceau de bravoure (attention, c’est du lourd !) :
Butters Stotch et Red se sont battus en utilisant Sora 2 pour créer des vidéos de revenge porn (vengeance pornographique sur les réseaux sociaux) les montrant en train d’avoir des relations sexuelles avec des personnages de dessins animés (Totoro, Bulley, Droopy, …). La police de South Park qui est chargée d’enquêter est cependant incapable de distinguer la vidéo truquée de la réalité. Aussi, ses agents considèrent-ils les personnages animés comme des prédateurs sexuels. Trois avocats représentant le Studio Ghibli menacent de poursuivre Butters et Kenny en justice pour leurs détournements honteux.
Parallèlement, JD Vance parvient à convaincre Donald Trump qu’il agit pour son propre bien lorsqu’il complote pour que le président avorte de l’enfant qu’il a eu avec Satan et les deux larrons couchent ensemble. Peter Thiel, quant à lui, continue de retenir Eric Cartman en otage et génère des vidéos truquées qu’il envoie à la mère du garçon. Finalement, la police réalise que les slops vidéographiques ont été générées par une intelligence artificielle et arrête Thiel tout en libérant Cartman. La police découvre également des images de vidéosurveillance montrant Trump et Vance en train de faire l’amour dans la chambre Lincoln. Le président Maga parvient à faire croire à Satan que ces images ont été générées par une IA pour couvrir sa liaison adultère homosexuelle.
Trump et Vance se rencontrent à nouveau en secret et se montrent plus que jamais déterminés à se débarrasser de Satan et de son bébé trumpiste.
L’une des plus ambivalentes variantes photo-réalistes d’Amelia érige des addictions domestiques (alcool et tabac)
en symboles de la résistance insolente aux menaces (étrangères, cela va de soi) pesant sur les traditions
anglaises séculaires. L’adolescente, tout juste sortie de l’enfance, le regard insolent et la pose à demi lascive, convoque
le poncif de la lolita désabusée qui assume avec nonchalance ses déviances et ses vices. On pense bien entendu
au vertigineux personnage de Nabokov mais surtout, si l’on a été comme moi adolescent dans les années 80
et happé par l’adaptation cinématographique (1981) du roman de Christiane F.,
à un tout autre reflet de la marginalité et de la déchéance humaine.
Sortis du champ strictement artistique (réflexif, questionneur, « problématiseur », subversif, transgressif), les slops* de l’IA générative me donnent chaque jour un peu plus l’impression de ne renvoyer que des visions rétro-futuristes réactionnaires, c’est-à-dire nostalgiques d’un futur ou d’un passé idéalisés de la société de consommation. En soi, cela n’a rien d’étonnant, compte tenu du seul fait que cette technologie ne se nourrit que de ce qui a été, pour répondre à des commandes d’individus, bien ou mal intentionnés, désireux de fabriquer artificiellement, avec l’illusion de la création, des représentations de ce qu’ils espèrent voir advenir.
Les récents détournements massifs de l’avatar virtuel Amelia, initié par le gouvernement britannique pour sensibiliser ludo-pédagogiquement à la désinformation extrémiste**, ne font que renforcer ce sentiment désolant d’un perpétuel « retour vers le futur ». Par exemple, au beau milieu des années 80, alors que l’ordinateur personnel commençait à peine à pénétrer les collèges et les foyers, alors que l’informatique devenait le terrain de jeu privilégié des nerds et autres weirdoes (généralement des garçons en pleine poussée hormonale) obsédés par les sciences et la culture à défaut de pouvoir pécho les jolies filles. Ces stéréotypes, qui peuplaient les meilleures comédies adolescentes de John Hughes, ne s’incarnent-ils pas aujourd’hui dans les jeunes mâles frustrés et aigris qui alimentent le paysage audio-visuelle numérique mondial de fantasmes rétrogrades et haineux ?
Pour l’heure, les paris sont ouverts quant à l’apparition d’une goth girl française, poussée par les propagandistes extrémistes, pour inonder les réseaux asociaux de publicités pour les idéologies nauséabondes et tenter d’influencer les élections présidentielles à venir. Je mise sur la rentrée 2026.
* Contenus produits avec les outils algorithmiques de manière exponentielle, dont le meilleur synonyme francophone est « pollution » (au sens propre comme au figuré).
* Vous pouvez visionner ici le module pédagogique Pathway où apparaît le personnage original d’Amelia. Vous apprécierez à l’occasion la distance esthétique qui le sépare de l’image présentée plus haut et vous essaierez, pourquoi pas, de déviner les références textuelles (prompt) rédigées par son auteur pour aboutir à ce résultat. Un indice ci-dessous.
A gauche, Weird science (John Hughes, 1985), à droite, Léon (Luc Besson, 1994)
En haut, une autre mise en scène d’Amelia générée par l’IAG, directement inspirée par la photo emblématique
et virale d’une jeune femme iranienne durant les manifestations monstres du début janvier 2026.
[…]

Le 29 janvier, j’ai assisté à distance à la restitution du « comité de veille sur l’IA » initié par le Forum des Images.
Ce comité pluri-disdiciplinaire, présidé par Benoît Labourdette, est engagé depuis novembre 2024 « dans une démarche de réflexion opérante sur l’intelligence artificielle, avec l’ambition de proposer des recommandations concrètes, articulées autour de quatre axes : la création artistique, l’éthique, l’évolution des métiers et l’éducation. »
En entendant plusieurs intervenants, et en particulier la philosophe Vanessa Nurock, appeler à dépasser l’opposition entre technophilie et technophobie lorsque l’on émet – comme je le fais dans ce journal de bord – des avis plus ou moins péremptoires, plus ou moins experts (je rappelle que je fais de la veille sur les IA génératives appliquées aux secteurs des industries culturelles et numériques, tout en refusant d’utiliser ces outils pour des raisons éthiques), je me suis demandé si mon approche des IAG ne dérivait pas progressivement vers la technophobie.
Je n’ai pas encore la réponse à cette interrogation intime mais j’ai tout de même l’impression – en tous cas, je m’y emploie autant que possible ici – de me situer dans une approche « pol’éthique » (l’une des deux propositions de posture proposée par Vanessa Nurock) qui consiste à rechercher l’interface entre l’éthique, la politique et la poétique.
Autrement dit, tout m’intéresse dans l’IA, y compris les questions sociologiques (droits d’auteur, travail, éducation, émancipation vs aliénation, …) qu’elle soulève mais rien ne me fascine autant que les détournements, critiques ou non, que seule la création artistique produit par intention de ringardiser la techno-béatitude. Il me semble que ce goût prononcé relève de la poétique, non ?
à suivre…
Image d’en-tête : fragment de la structure composite monumentale d’Ai Weiwei « The Human Comedy: Memento Mori » (2022)


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