IA vs IH – un journal de bord (2026)

[Mise à jour : 13 mai 2026]

 

Le troisième tome de mon journal de bord de la résistance de l’Intelligence Humaine (IH) dans sa guerre inégale contre l’Inintelligence Algorithmique Générative (IAG) continue, mois après mois, d’ouvrir à sa manière – c’est-à-dire dans un relatif désordre, à mesure que les éléments relatés ici parviennent à ma connaissance – quelques petites brèches dans la doxa techno-béate actuelle, quelques pistes d’auto-défense contre la grande imposture culturelle en cours.

Les opus précédents de ma revue subjective, à toutes fins utiles :
IA vs IH (2025)
IA vs IH (2023-2024)


Mai 2026

Encore un brûlot à charge, écrit par de méchants décroissants qui veulent nous empêcher de brûler la planète en rond….
La quatrième de couv’ ne laisse planer aucun doute :

« Implantation à marche forcée de data centers avides d’énergie et d’eau, bouleversement du marché du travail, usages militaires affranchis de toute éthique, robots conversationnels se substituant aux vrais amis, chaos sur les réseaux sociaux… La réalité de l’intelligence artificielle que les grandes entreprises de la tech veulent nous imposer est à des années-lumière de la nouvelle ère d’abondance qu’elles nous vendent.
Si nous avons une vague conscience du danger, il nous est souvent difficile de nous figurer l’étendue de ce qui se joue. C’est l’objet de ce livre : appréhender tous les impacts de manière systémique pour comprendre qu’ils ne sont pas des bugs indésirables dans la machine mais la conséquence logique de la concentration du pouvoir dans les mains de quelques-uns.
Il est urgent de mettre en débat la place de l’IA dans nos vies, de poser des limites à son usage et de reprendre le pouvoir sur notre quotidien.

Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa codirigent Data for Good, une association de citoyens experts de la tech qui mettent à disposition leurs compétences au service de la justice sociale et environnementale et de la protection de nos démocraties. » (Editions Payot, 19,90 €)

 

On l’aura compris, la profusion d’articles de presse, de livres et autres posts putaclic consacrés aux bienfaits ou méfaits de l’IA est proportionnelle à la place grandissante que prend cette technologie dans notre quotidien. Le sujet intrigue, divise, fascine, suscite les fantasmes les plus fous, fait vendre, alimentent même les espaces de commentaires les moins intéressés par le buzz.
Je participe bien entendu, par l’intermédiaire de ce journal de bord, à ce chaos médiatique qui nourrit la Bête et fait si peu bouger les mentalités.
« Mais à quoi bon relayer toutes ces publications que de moins en moins de lecteurices veulent ou peuvent lire, sinon pour alourdir l’un ou l’autre des plateaux de la balance à opinions, à seules fins de se valoriser soi-même, démarche narcissique et possiblement vaine dont tout le monde se contrefiche ? »
C’est la pensée pessimiste qui me vient avant chaque actualisation de cet article.

C’est aussi ce à quoi j’ai songé ce matin (13 mai) en recevant les propos de l’écrivain Abel Quentin, invité sur France Inter à faire la promo de son dernier ouvrage de fiction, Sanctuaires. Le temps court qui était imparti à son appel au boycott des IA – sursaut citoyen contre le triomphe de l’immédiateté – était, je crois, néanmoins suffisant pour illuminer un énième point de vue contradictoire au discours dominant, techno-béat et/ou techno-fataliste (« L’IA est là, faut faire avec, … Monter dans le train ou rester à quai et regarder les autres performer à notre place. »). Voici un écrivain, un créateur donc, qui assume le parti pris pamphlétaire (subjectif, refusant la neutralité, militant) de son livre et la tonalité ironique de ses charges (pas si caricaturales que ça finalement) contre tous les Michel Super (personnage archétypal de son essai) qui pullulent autour de nous.
Mise en abîme pathétique, l’un d’eux l’a même interpelé, en toute bonne foi semble-t-il, en direct, écouté par des millions de paires d’oreilles.
Allez savoir pourquoi cet échange matinal m’a redonné du cœur à l’ouvrage.

« Le sanctuaire n’est ni une planque, ni une catacombe. Il se dresse, insolite, attirant, dans le paysage morne [du] « désert de nous-même ». Il est le lieu où l’on chérit et préserve l’intelligence humaine. Il est le lieu où l’on fomente les révoltes. » (Ed. de L’Observatoire, 22 €)

 

[à suivre]


Avril 2026

Hallucinations de vérité rétrospective…

Qu’écrirait aujourd’hui Jean Baudrillard de l’IA générative qu’il n’a pas déjà analysé dès 1981 dans « Simulacres et simulation* » ?

Parmi les textes essentiels que tout·e créateurice d’image devrait avoir lu et – au moins partiellement digéré (ce qui n’est pas aisé, j’en conviens) – le court essai du philosophe et sociologue français est l’un de ceux qui décrivent le mieux la réalité (ou l’hyper-réalité) du monde qui se forme sous nos yeux à renfort de prothèses cognitives génératrices de représentations toujours plus déroutantes par leur étrange et déjà familière vacuité.
En le relisant récemment pour les besoins d’un cours d’esthétique de l’image artificiellement générée, j’y ai relevé d’emblée (page 131) un parallèle que, bien entendu, je ne pouvais établir lors de ma première lecture, au sortir de mes études d’art en 1991 :
« Publicité absolue, publicité zéro
Ce que nous vivons, c’est l’absorption de tous les modes d’expression virtuels dans celui de la publicité. Toutes les formes culturelles originales, tous les langages déterminés s’absorbent dans celui-ci parce qu’il est sans profondeur, instantané et instantanément oublié. 
»
La publicité comme unique finalité de la simulation algorithmique d’une vérité biaisée, nous sommes noyés en plein dedans, non ?

Dès le début de l’ouvrage (page 11), Jean Baudrillard explique : « Dans ce passage à un espace dont la courbure n’est plus celle du réel, ni celle de la vérité, l’ère de la simulation s’ouvre donc par une liquidation de tous les référentiels – pire, par leur résurrection artificielle dans les systèmes de signes, matériau plus ductile que le sens, en ce qu’il s’offre à tous les systèmes d’équivalences, à toutes les oppositions binaires, à toute l’algèbre combinatoire. Il ne s’agit plus d’imitation, ni de redoublement, ni même de parodie. Il s’agit d’une substitution au réel des signes du réel, c’est-à-dire d’une opération de dissuasion de tout processus réel par son double opératoire, machine signalétique métastable, programmatique, impeccable, qui offre tous les signes du réel et en court-circuite toutes les péripéties.
Plus jamais le réel n’aura l’occasion de se produire – telle est la fonction vitale du modèle dans un système de mort, ou plutôt de résurrection anticipée qui ne laisse plus aucune chance à l’événement même de la mort.
 
»

Et de résumer plus loin (page 17) les strates élémentaires de l’image que, malheureusement, on n’enseigne plus depuis longtemps dans les écoles d’art :
« Telles seraient les phases successives de l’image :
– elle est le reflet d’une réalité profonde,
– elle masque et dénature une réalité profonde,
elle masque l’absence de réalité profonde,
– elle est sans rapport à quelque réalité que ce soit : elle est son propre simulacre pur.
»

S’interrogeant enfin (page 179) sur les visions et les impasses de la littérature de science-fiction moderne (James G. Ballard, Philip K. Dick mais je ne peux m’empêcher d’y sous-entendre I. Asimov) :  « L’imaginaire était l’alibi du réel, dans un monde dominé par le principe de réalité. Aujourd’hui, c’est le réel qui est devenu l’alibi du modèle, dans un univers régi par le principe de simulation. Et c’est paradoxalement le réel qui est devenu notre véritable utopie – mais une utopie qui n’est plus de l’ordre du possible, celle dont on ne peut plus que rêver comme d’un objet perdu.
Peut-être la science-fiction de l’ère cybernétique et hyperréelle ne peut-elle que s’épuiser dans la résurrection
« artificielle » des mondes « historiques »,
essayer de reconstituer
in vitro, jusque dans les moindres détails, les péripéties d’un monde antérieur, les événements, les personnages, les idéologies révolues vidées de leur sens, de leur processus originel, mais hallucinants de vérité rétrospective. »

 

* Éditions Galilée (1981), Gallimard (2024)

 

La veille quasi-quotidienne dédiée à l’IA générative est une pratique qui plombe le moral. Tout va trop vite. Le discours techno-solutionniste domine. Les alertes basées sur des données factuelles et scientifiques se multiplient sans entamer l’adhésion massive de foules aveuglées par des promesses d’inhumanité intenables.
Chaque jour qui passe me conforte un peu plus dans mon objection de conscience à l’égard de l’utilisation des modèles d’IA, aidé par des textes ou des voix, captés intentionnellement ou par inadvertance, qui me rassurent accessoirement sur le fait que mon choix n’est pas le signe d’un infléchissement rétrograde et réactionnaire dû à mon avancée en âge.

Les prises de paroles et écrits de la philosophe Anne Alombert font indéniablement partie de mes soupapes d’apaisement mental. Son dernier ouvrage, petit mais costaud, s’intitule « De la bêtise artificielle ». Il élève le débat au-dessus de la mêlée et pourrait même redonner de l’espoir aux plus pessimistes.
Vous pouvez voir et écouter Anne Alombert développer clairement ses arguments dans la captation, enregistrée en novembre dernier, d’une rencontre intitulée « Panser la bêtise artificielle : comment mettre l’IA au service de l’intelligence collective ? » ou l’entendre se frayer un chemin entre les diatribes engagées d’Eric Sadin dans la toute récente émission de Patricia Martin « L’heure philo (17/04/2026) ». Emission au cours de laquelle il fût notamment question d’économie de l’attachement (au-delà de l’économie de l’attention), d’une requalification plus réaliste de « l’IA extractiviste » (accumulation de richesses au mépris des ressources naturelles) et d’un appel à la « désanthropomorphisation des systèmes d’IA » (sommairement, supprimer les biais qui font passer les agents algorithmiques et autres modèles de langage pour des assistants de confiance).
Merci le Service publique de l’audiovisuel !

 

Mieux vaut tard que jamais, je découvre, plusieurs mois après sa publication, la tribune rigoureusement argumentée de Commown (coopérative militante internationale en faveur d’un secteur de l’électronique sobre et engagé) courageusement intitulée « Pourquoi Commown boycotte l’utilisation d’IA et plus particulièrement les IA génératives ».
Cette réflexion techno-critique pose les termes justes d’une attitude que nous serons inévitablement de plus en plus nombreux à adopter dans les mois et années à venir, n’en déplaise aux adeptes béats, convaincus et/ou résignés.
Quels projets idéologiques se déploiement derrière l’acronyme « IA » ? Que cachent les belles promesses de l’efficience scientifique et de l’assistance aux tâches ingrates ? Comment contre-argumenter face à la rhétorique simpliste (« on gagne un temps fou »,  « on va sauver des vies » et autres « après tout, y’a du fric à se faire ») de vos enfants, amis, collègues, associés consentants ?
Ce ne sera pas simple.
Vous voilà prévenus.

Cliquer sur l’image pour en profiter pleinement

 

Parmi toutes les fulgurances prophétiques qui jalonnent l’œuvre littéraire trop méconnue d’Isaac Asimov, en voici une parfaitement appropriée pour accueillir comme il se doit le printemps estival.
Elle est tirée du cinquième (ou septième, selon les décomptes) tome de l’excellent Cycle de Fondation, « Terre et Fondation », publié en 1986 :
« On peut estimer sans peine qu’une société totalement dépendante de robots devienne molle et décadente, et finisse par s’étioler et mourir de pur ennui ou, plus subtilement, en perdant la volonté de vivre. »

Cette citation résonne étrangement avec une phrase, en apparence contre-intuitive, figurant dans le troisième tome, « Seconde Fondation » (1953) :
« Les produits finis conviennent aux esprits décadents. »
A méditer par tous les créatifs désabusés.

 


Mars 2026

Une lectrice belge (merci Alma !) m’a communiqué un visuel, publié par un média conservateur sur ses réseaux sociaux, mettant en exergue une parole pleine de bon sens attribuée au réalisateur français Ugo Bienvenu, récemment récompensé par le César du long métrage d’animation et en bonne voie pour remporter l’Oscar, le 15 mars prochain.
L’humain artificiellement augmenté ne serait qu’un humain intellectuellement diminué ?

 

Suite de la joyeuse sous-rubrique ♥ MAIS NON, VOYONS LES IA GÉNÉRATIVES NE DÉTRUIRONT AUCUN MÉTIER CRÉATIF !

 Voilà tout juste un mois, la revue en ligne Le Grand Continent (éditée par le Groupe d’études géopolitiques) a publié une traduction (avec l’IA semble-t-il ;) du message viral de Matt Shumer, ponte de la Silicon Valley, qui a produit son petit effet sur la communauté mondiale des développeurs de modèles d’IA. Et pour cause, la tonalité de sa « tribune » (postée initialement sur X) relève du catastrophisme le plus flippant.
Extrait : « Ce que cela signifie pour votre emploi
Je vais être franc avec vous.
Dario Amodei [PDG d’Anthropic / Claude, ndr], qui est probablement le PDG le plus soucieux de la sécurité dans le secteur de l’IA, a publiquement prédit que l’IA éliminerait 50 % des emplois de cols blancs [sic] juniors d’ici un à cinq ans. Et de nombreux acteurs du secteur pensent que c’est un chiffre encore trop conservateur [sic]. Compte tenu de ce que les derniers modèles sont capables de faire, la capacité de provoquer des bouleversements massifs pourrait être là d’ici la fin de l’année. Il faudra un certain temps pour que cela se répercute sur l’économie, mais la capacité sous-jacente est déjà là. »

Et si vous vous dites spontanément que ces « emplois en col blanc » concernent assez peu les métiers de l’imagerie et des industries créatives, vous êtes probablement dans le même déni que les bureaucrates culturelles (du cinéma et du livre, en l’occurrence) que je côtoie professionnellement depuis des décennies. Lesquels ont toujours déconsidéré, et continuent de le faire en 2026, les métiers du développement informatique (oubliant ou ignorant qu’ils sont au cœur des secteurs de l’animation, des VFX, des jeux vidéos, de l’immersif, …) et organisent prochainement un colloque de deux journées consacré au « temps du regard » dans le domaine pédagogique de l’éducation aux images sans même intégrer la question de l’IA générative à son programme.
Savent-ils qu’il faudrait ajouter aux exemples de cols blancs de Shumer, les scénaristes (de films, séries, BD, etc.) et les assistants de productions, qui sont des « rédacteurs de contenus », façonneurs du regard porté sur les œuvres qu’ils contribuent à fabriquer pour les publics de tous âges ?

 

 Pendant ce temps-là de l’autre côté de la Manche, plusieurs groupes représentatifs des auteurs et éditeurs britanniques, publient « Don’t Steal This Book » (« Ne volez pas ce livre »), un ouvrage complètement vide à l’exception des noms des 10 000 auteurices qui protestent contre le pillage des œuvres littéraires par les sociétés de modèles d’IA générative.

 

Le Monde a relayé aujourd’hui, 19 mars, les conclusions de l’étude conjointe de la Coface et de l’Observatoire des emplois menacés et émergents, laquelle confirme elle aussi l’extinction programmée des « cols blancs » (cf. plus haut) et de tous les métiers qui s’exercent derrière un écran. Et ça fait du monde !
L’accroche de l’article a le mérite d’être claire : « L’IA est une menace pour 5 millions de salariés en France ».
De surcroît, selon cette étude très sérieuse, « la généralisation de l’intelligence artificielle dans les entreprises menace particulièrement les métiers les plus rémunérés », autrement dit le «bloc bourgeois remplaçable » (pour reprendre la belle formule de Frédéric Lordon) ainsi que les professionnels majoritairement à l’œuvre dans les grands et moins grands centres urbains, précisément là où, le pied sur l’accélérateur, on adopte, de gré ou de force, les outils qui détruiront à horizon de cinq à dix ans son propre gagne-pain.
Mais non, voyons, les IA génératives ne détruiront aucun métiers, qu’i’ disaient…

 

 Diffusé le 20 mars, le cinquième segment de l’émission Grand reportage de France Culture évoque les « inquiétudes de la filière animation à Angoulême ».
On y dénonce notamment « une sorte d’attentisme des studios par rapport à l’IA. […] des propositions d’encadrement […] balayées d’un revers de la main par les syndicats patronaux. »
Précisons que le Pôle Magélis d’Angoulême est, en France, la plus importante concentration d’entreprises dédiées aux industries culturelles et numériques (cinéma et séries live, BD, animation, jeux, vidéos, immersivité, …), après Paris et sa proche banlieue. La majorité des entreprises de ce secteur d’activités transversales est engagée dans une compétition internationale aussi productiviste* que féroce, corollaire d’un système économique discutable mais pourvoyeur d’un grand nombre d’emplois peu ou pas délocalisables.
L’intégration des IA génératives – et bientôt agentiques –  dans les chaînes de fabrication, imposée par cette dynamique de compétitivité permanente, épuisera mécaniquement, tôt ou tard, les bassins d’emplois. Les entités rescapées de l’hécatombe sociale annoncée, quelle que soit leur degré de créativité, quelle que soit leur intégrité artistique, seront principalement les moins dépendantes d’une forte masse salariale, les moins asservies au dogme du rendement productiviste.
Cette évidence, tous les écosystèmes industriels dédiés à l’imagerie – qui se développent un peu partout sur le territoire – vont avoir à l’assimiler sous peine d’effondrement rapide.
Le cas angoumoisin est donc scruté de près un peu partout en France, hexagonale comme ultra-marine (coucou La Réunion et la Martinique !).

[to be continued]

 

Les universitaires qui se penchent aussi sur les impacts de l’IA sur le savoir et le savoir-faire sont préoccupés à un niveau plus élevé encore que dans la strate économique : « le plus grand danger de l’IA à l’université n’est pas la triche, c’est l’érosion de l’apprentissage lui‑même.  »
A lire, la traduction française de la tribune de deux professeurs de l’Université du Massachusetts (Boston), publiée le 9 mars dans le média international The Conversation.

« Mais une autre réponse considère l’université comme bien davantage qu’une simple machine à produire des résultats. Elle reconnaît que la valeur de l’enseignement supérieur réside en partie dans l’écosystème lui-même : le continuum d’opportunités grâce auquel les novices deviennent experts, les structures de mentorat au sein desquelles se forment le jugement et le sens des responsabilités, et une conception pédagogique qui valorise l’effort et la confrontation à la difficulté plutôt que leur élimination au nom de l’efficacité.
Dans cette perspective, l’enjeu n’est pas seulement de savoir si des connaissances et des diplômes sont produits, mais comment ils le sont – et quels types de personnes, de compétences et de communautés se construisent au passage. L’université y apparaît comme un écosystème dont la mission est, ni plus ni moins, de former durablement l’expertise et le discernement humains. »

• Page 388 du remarquable « examen critique » de l’histoire du cinéma d’animation français « Cinéma d’animation – Histoire(s) d’une exception française », écrit par Pascal Vimenet et publié le 15 mars, je relève les saillies tranchantes attribuées à un « dessinateur cartographe » (anonymement mentionné par l’auteur) s’adressant à sa communauté sur un réseau social (non-mentionné).
« L’IA et les algo auront votre peau. Attention à l’hégémonie de l’IA. Tout le monde l’utilise avec légèreté parce que c’est bien fait, […] pratique et […] rigolo, mais gare au retour de bâton. A ceux qui se sentent protégés parce que leur valeur ajoutée ne peut pas être copiée par l’IA et que ChatGPT et consorts sont là juste pour être plus efficaces et donner des idées pour aller plus vite, je dis : méfiez-vous. Les gens s’en contenteront parce que c’est plus rapide, plus pratique, pas cher. A ceux qui utilisent l’IA « intelligemment », je dis que vous êtes en train de scier la brindille sur laquelle tout le monde est assis. Ce n’est pas la recherche d’efficacité qui vous anime, c’est la paresse. »

 

• Jaune et marron devant, les trois jolies affiches scato-pédagogiques concoctées par Cédric Villain appellent à la prise de position tranchée et à l’objection de conscience.
Après les analogies polies avec la malbouffe, les OGM, l’agriculture intensive (cf. ci-dessous) qui se multiplient pour éclairer les dangers du mouvement général de servitude volontaire à l’œuvre, un peu de radicalité pipi-caca ne fera de mal à personne, surtout en cette période de promotion du dépistage colorectal.
« Les Intelligences Artificielles Génératives (IAG) ne sont rien d’autre que de gigantesques systèmes digestifs ingurgitant des données et déféquant une ch—iA—sse industrielle, par définition sans originalité. »

 

 

* J’utilise le terme « productiviste » à dessein. D’abord parce que ce qualificatif est historiquement approprié pour une bonne partie de l’industrie de l’imagerie (fabrication d’images et de sons) qui privilégie le rendement des « contenus » pour alimenter les flux de diffusion à la qualité, la pseudo-performance court-termiste à la robustesse durable.
Ensuite, l’analogie que ce terme convoque instantanément avec l’agriculture intensive permet de considérer les outils d’IA à égalité avec les intrants chimiques utilisés pour doper artificiellement des récoltes, quitte à ruiner, sinon à appauvrir, la biodiversité naturelle des écosystèmes sur lesquels ces molécules de synthèse sont systématiquement aspergées.

 

 


Février 2026

A mesure que cette année va s’écouler, les premières statistiques fiables mesurant les impacts destructeurs de l’IA générative sur l’emploi tomberont. J’inaugure donc ce mois-ci une nouvelle sous-rubrique dans mon journal de bord « IA vs IH », intitulée : ♥ MAIS NON, VOYONS LES IA GÉNÉRATIVES NE DÉTRUIRONT AUCUN MÉTIER CRÉATIF !

 

 

Extrait de l’étude CNC/Audiens L’emploi dans les effets visuels numériques en 2024 (page 37) rendue publique le 21 janvier dernier : « Un impact important sur les métiers, et déjà observables (sic) pour la quasi-totalité des studios de VFX
Nature des impacts :
> 72 ,2 % considèrent que l’IA va impliquer un changement des tâches et des compétences nécessaires
> 55 ,6 % pensent que l’IA va fragiliser la formation
> 38 ,9 % pensent qu’elle entraînera des créations d’emplois vs 44 ,4 % une destruction d’emplois
[…] Des impacts [sont] déjà visibles pour 94 ,4 % des studios de VFX (46 ,7 % en animation). »

La première catégorie de professionnels touchée est celle des néo-entrants et ce dès leur stage de fin d’études. En tant que « stagiaires », ces jeunes fraîchement ou pas encore diplômés étaient jusqu’ici utilisés pour accomplir les tâches ingrates et laborieuses, plus ou moins bénéfiques à leur apprentissage, que les outils d’IAG sont désormais capables d’effectuer en quelques secondes. Le renouvellement permanent (ou « sang-neuf ») consubstantiel de toute la production d’imagerie partout dans le monde et principal facteur de sa créativité bouillonnante en sera, à court terme, considérablement affecté.
Si l’on corrèle ce constat au fait qu’environ 4 000 diplômé·es d’écoles spécialisées, plus ou moins sérieuses, arrivaient en 2024 et 2025 sur le marché de l’emploi des industries de l’imagerie (animation, jeux vidéo, VFX, notamment) pour moins de 1 000 postes disponibles, si l’on s’en tient au fait que ce nombre de sortants de cursus de formation va continuer à augmenter (puisque de nouvelles écoles, majoritairement privées, continuent de s’ouvrir sans la moindre réglementation de l’État et des collectivités locales sur cette déconnexion de l’offre avec la demande), tandis que le nombre de postes à pouvoir va diminuer drastiquement, alors il est aisé d’en conclure que bien que l’iceberg soit à portée de coque, l’orchestre devrait continuer à jouer jusqu’au bout.

Mardi 3 février, huit comédien·nes de doublage français·es – membres du collectif militant « Touche pas à ma VF ! » (qui hurle dans le désert depuis plus d’un an) – ont mis en demeure deux sociétés américaines pour clonage de voix. Dans leur argumentaire, apparaissent des formules alarmistes qui traduisent néanmoins l’exacte réalité de la désagrégation en marche des fondamentaux créatifs qui dépassent largement la seule corporation des voix de post-synchronisation : « actes parasitaires », compétences et savoir-faire « néantisés », « piratage » d’identité vocale humaine.
« Sûrement des gaulois réfractaires au progrès. »

Rendue publique mi-janvier, l’Étude d’impact de l’IA dans les métiers du jeu vidéo et de l’animation, réalisée par Julien Millet, Guy Parmentier et Raphaël Teixeira, pour le compte de l’association Game Only (regroupement des entreprises de production et édition de jeux vidéo en région Auvergne-Rhône-Alpes), déploie une vision prospective très pondérée, doublée d’une étude de terrain auprès des entrepreneurs locaux et de recommandations.
Extrait 1 (page 36, « Impact systémique sur le travail ») :
« […] l’automatisation des tâches d’entrée de gamme et la montée en méta-compétences transforment les rôles au sein des studios. Mais à une échelle plus large, la capacité de l´IA à remplacer non seulement le travail manuel mais aussi intellectuel et créatif menace de nombreux emplois dans des secteurs variés, sans garantie que de nouveaux emplois équivalents soient créés en nombre suffisant. Cette situation pourrait entraîner une “sidération sociale”, un état de choc et d’incertitude face à une transformation qui remet en cause le modèle socio-économique basé sur le travail comme principal moyen de distribution des richesses et d´intégration sociale. La métaphore du cocher face à l’automobile illustre bien ce décalage : les compétences d’hier peuvent devenir obsolètes rapidement, et la reconversion n’est pas toujours possible ou évidente. Si l’IA conduit à une concentration accrue des richesses entre les mains de ceux qui détiennent la technologie, sans mécanismes de redistribution efficaces, les inégalités sociales pourraient s’aggraver considérablement. C’est le fondement même de la valeur travail, au cœur de nos sociétés, qui est voué à être remis en cause dans les 10 prochaines années. »

Extrait 2 (page 69, « Marché du travail : entre accélération et recomposition »)
« […] À moyen terme, c’est la structure même du marché qui est susceptible de changer. L’abaissement des barrières techniques permet à une nouvelle vague de créateurs (studios indés, petites équipes, solo + IA) d’accéder à la production de jeux, potentiellement à une échelle industrielle. Cela pourrait provoquer une explosion quantitative du contenu proposé sur le marché, mais aussi une saturation et une difficulté accrue à émerger. »

 

Extrait de la web-série La révoltes des crayons (cf. plus bas)

 

En visionnant le 6e et dernier épisode de la remarquable web-série de Maiana Bidegain, La révolte des crayons, vous entendrez les inquiétudes des auteurices de bandes dessinées quant à l’avenir proche de leur profession face à la déferlante des IA génératives. Et devinez quoi ? Ils ne sont pas forcément très optimistes.

Lundi 16 février 2026, à la toute fin de la table ronde réunissant des représentants des producteurs audiovisuels (animation, fiction en vues continues, documentaire, reportage, VFX), dans le cadre de la Mission d’information sur l’intelligence artificielle de l’Assemblée nationale, on a pu entendre : « […] Aujourd’hui, un graphiste* n’a plus besoin de savoir dessiner. En réalité, il n’en a plus besoin, il doit savoir prompter, maîtriser les outils… Je préfère qu’il sache dessiner et je préfère aussi qu’il se forme [à prompter, ndr]. […] Oui, il y a des métiers qui vont disparaître. mais c’est l’histoire de l’Humanité. Ce n’est pas nouveau. » (Jérôme Cazamayou, SPECT)
« […] De notre point de vue, le principal enjeu en termes de métier est la montée en compétences. La problématique de l’IA va être qu’à un moment donné cette déclinaison simplifiée [montée en compétences d’un professionnel novice au contact de professionnels aguerris, ndr], jusqu’ici faite par des humains, va être faite par des machines. […] Il n’est pas vrai, pardon que [ces professionnels deviendront aguerris] en devenant prompteurs. » (Margaux Missika, SPI)

* NB : Le terme est ici utilisé au sens large et grossièrement galvaudé (fâcheuse déformation de producteur productiviste). De manière certes un peu péremptoire mais réaliste, je postule, en tant que graphiste professionnel depuis 25 ans, qu’un·e graphiste qui ne dessine pas n’est qu’un·e infographiste. Un·e designer graphique réfléchit, pense, expérimente, tâtonne et finalement propose les créations issues de cet incompressible processus intellectuel et manuel. Il·elle n’est pas un·e ouvrier·e remplaçable par une intelligence artificielle, laquelle par définition, ne pense pas et ignore le sens de ce qu’elle génère. Sans offenser cette profession, n’importe qui peut s’improviser infographiste après quelques semaines de manipulation de certains outils numériques.
Ce postulat sera peut-être un jour remis en question par l’IA générale ou agentique mais pour l’instant, il en est ainsi.

Félix David, superviseur de pipeline (organisation de la chaîne de fabrication numérique) chez Normaal Animation, explique à son tour, lors d’une interview sur la chaîne Ioutioube de Benjamin Cerbai, pourquoi et comment toutes les « petites mains » qui œuvrent au sein du moindre studio d’animation (grosso modo environ 75% de la masse salariale de ce type d’entreprise en période de production) vont être remplacées à court terme par les « modèles génératifs ». On y entend, entre autres analyses pertinentes, « […] le gros de la vague en terme de [réduction des] capacités d’embauche est devant nous. »
Alors bien sûr, on songe immédiatement aux milliers d’étudiant·es actuellement endetté·es, au début ou au cœur de leur cursus de formation à ces métiers intermédiaires en passe de disparaître.
Et, comme le constate statistiquement, données factuelles à l’appui, le collectif Les Intervalles dans la version 2026 de son Annuaire des écoles françaises d’animation, de nouveaux établissements (privés et à visées exclusivement lucratives) continuent d’ouvrir un peu partout en France. Tout va bien, donc.

 

Extrait de la vidéo truquée générée par le modèle d’IAG chinois, Seedance 2.0,
mettant en scène le combat jamais tourné de deux super-stars hollywoodiennes.
Publiée mi-février, la séquence impressionnante de réalisme a provoqué le buzz médiatique planétaire,
doublé d’un électro-choc salutaire pour les professionnel·es encore sceptiques quant à l’ampleur du problème.

 

Le 22 février, 4 000 acteurices français·es, connu·es et moins connu·es, ont signé dans le quotidien régional Le Parisien une tribune alarmiste quant aux menaces existentielles que fait peser l’IA générative sur leurs métiers, de l’image et de la voix. Embrayant le pas à l’action en justice intentée par les comédien·nes de doublage en début de mois (cf. plus haut), cette prise de position politique inédite fulmine « […] ce pillage en règle n’est pas du fantasme, c’est ici et maintenant ! C’est insupportable et cela se passe sous nos yeux ! ». La tribune s’appuie sur des exemple de « […] centaines d’artistes, moins établis, qui n’ont souvent pas les moyens de refuser un contrat, qui cèdent leurs droits pour l’IA, malgré les risques pour leur image et leur avenir ».

Il fallait avoir le cœur bien accroché à ses tartines matinales pour entendre de l’optimisme dans les propos de Yoshua Bengio (professeur d’université et fondateur de l’Institut de l’IA à Montréal), jeudi 25 février, lors de son interview sur France Inter.
– La journaliste : « […] Alors, ça y est, on entre dans l’IA qui va détruire des emplois ? »
– YB : « C’est clair. Et puis dans les mémos privés qui circulent à l’intérieur des compagnies qui s’apprêtent à déployer l’IA en interne, ou celles qui vont vendre ces services-là, c’est très clair que leur but est la profitabilité en réduisant le nombre de personnes nécessaires pour faire un travail. »
Cet extrait pourra apparaître comme simpliste, réducteur d’une pensée complexe, orienté. Mais il me paraît toujours utile de rappeler cette évidence consubstantielle de tout marché basé sur et dépendant de la compétitivité industrielle. L’imagerie de type productiviste n’échappe pas à ce principe capitaliste élémentaire. Toutes les informations précédemment mentionnées en découlent.

[ Sous-rubrique à suivre. Au rythme où la situation évolue, elle pourrait se transformer en article à part entière… ]

 

« Vous parlez de gagner du temps ?
La création, c’est comme la cuisine. Il faut du temps pour cuisiner !
Vous pouvez faire un gigot en 7 heures ou en 30 minutes, ce ne sera pas du tout la même chose. C’est pareil pour la création.

Donc, gagner du temps mais à quel prix ? Pour quoi faire ?
On est là sur des activités qui sont très exigeantes et qui nécessitent justement ce temps de maturation.
»

Analogie conclusive de Stéphanie Le Cam, directrice générale de la Ligue des auteurs professionnels (vers la 56e minute) lors de son audition, en compagnie de Patrice Locmant, directeur général de la Société des gens de lettres, le mardi 3 février dans le cadre de la Mission d’information sur l’intelligence artificielle de l’Assemblée nationale.
L’intégralité de l’audition est à visionner sur le portail de l’AN, afin d’entendre les avertissements argumentés et documentés des véritables défenseurs sur le terrain des droits des auteurices.
Ces échanges intéresseront toutes celles et ceux qui écrivent, traduisent, illustrent, dessinent pour l’édition, et plus globalement, toutes celles et ceux que les inquiétudes de ces professionnel·les face aux IA génératives concernent de près ou de loin. C’est-à-dire tout le monde, a priori.

 

Le 30 janvier dernier, dans son émission « Un monde, un regard » (Public Sénat), la journaliste Rebecca Fitoussi (quelle vraie punk celle-ci ;) !) interrogeait la philosophe Mazarine Pingeot sur le risque de « dégénérescence de la pensée à longue terme » consécutive à la démocratisation généralisée des systèmes d’IA générative.
Elle s’appuyait notamment sur une citation extraite de son dernier essai « Inappropriable » :
« Un jour viendra où elle produira des textes à partir de textes qu’elle aura elle-même générés. […] Le risque est celui d’une dégénérescence programmée. »
Je vous laisse écouter sa réponse limpide et brassant des évidences qu’il faut encore et encore répéter : produire de la pensée (ou des émotions humaines dans le cas d’une œuvre artistique), c’est long, ça demande des efforts, une gymnastique cérébrale, un entraînement constant. Déléguer à des algorithmes le processus réflexif de production intellectuelle, aussi basique soit-il, par facilité, pour des gains de temps, de performance ou de compétitivité, est-ce fondamentalement un progrès collectif ou individuel ?

Quant à savoir si cet appauvrissement cognitif se produira à court, moyen ou long termes, il me semble qu’il est déjà bien engagé en France depuis la privatisation de TF1 (1987) et copieusement alimenté par les chaînes d’opinion en continu et les réseaux sociaux (fin des années 2010). Peut-être faut-il plus précisément s’inquiéter de l’ampleur et de l’amplitude extra-ordinaire de la nuisance dégénérative et des mécanismes qui suscitent le consentement moutonnier au renoncement à la pensée.
Mais là aussi, « c’est long, ça demande des efforts, … »

 

« Génération IA – L’arrivée de l’IA générative dans l’industrie audiovisuelle » est le titre d’une remarquable vidéo pédagogique, réalisée par Jean-Michel Bihorel, pour le compte de l’école rennaise Creative Seeds. Cette synthèse vulgarisatrice d’une heure propose un état de l’art sur les outils existants, leurs avantages et leurs biais, sur les enjeux et questions éthiques qu’ils induisent.
La narration est parfois un peu jargonnante et technique – comment ne pas l’être sur ce sujet – mais elle possède la vertu, grâce à ses illustrations explicites et convaincantes, d’élever le débat et de pondérer un tant soit peu les angoisses existentielles des professionnel·les et futur·es professionnel·les des industries culturelles et numériques.

 


Janvier 2026

Pour inaugurer ce troisième opus, avec la distance ironique qui me semble plus que nécessaire face au désastre qui advient, je vous propose l’une des meilleures punchlines IA-sceptique de l’année écoulée.

« Moi, j’ai rien contre l’IA, du moment qu’elle est syndiquée. »

Adelin Schweitzer, artiste-performer et metteur en scène (février 2025, Chaillot Augmenté)

 

Diffusé aux États-Unis le 12 novembre 2025, l’épisode 3 de la 28e saison de la série animée « South Park » vient d’être programmé en France.
Trey Parker, créateur de la série et ici scénariste-réalisateur de l’épisode intitulé Sora Not Sorry, y dézingue à tout va, comme à son habitude, les travers du consumérisme de masse et l’establishment étasunien au pouvoir. L’épisode évoque notamment les détournements pornographiques de personnages de dessins animés et les entorses à la propriété intellectuelle des créateurs de ces icônes du soft power nord-américain et japonais.

Voici le résumé de l’épisode, pour vous donner une petite idée du morceau de bravoure (attention, c’est du lourd !) :
Butters Stotch et Red se sont battus en utilisant Sora 2 pour créer des vidéos de revenge porn (vengeance pornographique sur les réseaux sociaux) les montrant en train d’avoir des relations sexuelles avec des personnages de dessins animés (Totoro, Bulley, Droopy, …). La police de South Park qui est chargée d’enquêter est cependant incapable de distinguer la vidéo truquée de la réalité. Aussi, ses agents considèrent-ils les personnages animés comme des prédateurs sexuels. Trois avocats représentant le Studio Ghibli menacent de poursuivre Butters et Kenny en justice pour leurs détournements honteux.
Parallèlement, JD Vance parvient à convaincre Donald Trump qu’il agit pour son propre bien lorsqu’il complote pour que le président avorte de l’enfant qu’il a eu avec Satan et les deux larrons couchent ensemble. Peter Thiel, quant à lui, continue de retenir Eric Cartman en otage et génère des vidéos truquées qu’il envoie à la mère du garçon. Finalement, la police réalise que les slops vidéographiques ont été générées par une intelligence artificielle et arrête Thiel tout en libérant Cartman. La police découvre également des images de vidéosurveillance montrant Trump et Vance en train de faire l’amour dans la chambre Lincoln. Le président Maga parvient à faire croire à Satan que ces images ont été générées par une IA pour couvrir sa liaison adultère homosexuelle.
Trump et Vance se rencontrent à nouveau en secret et se montrent plus que jamais déterminés à se débarrasser de Satan et de son bébé trumpiste.

 

L’une des plus ambivalentes variantes photo-réalistes d’Amelia érige des addictions domestiques (alcool et tabac)
en symboles de la résistance insolente aux menaces (étrangères, cela va de soi) pesant sur les traditions
anglaises séculaires. L’adolescente, tout juste sortie de l’enfance, le regard insolent et la pose à demi lascive, convoque
le poncif de la lolita désabusée qui assume avec nonchalance ses déviances et ses vices. On pense bien entendu
au vertigineux personnage de Nabokov mais surtout, si l’on a été comme moi adolescent dans les années 80
et happé par l’adaptation cinématographique (1981) du roman de Christiane F.,
à un tout autre reflet de la marginalité et de la déchéance humaine.

 

Sortis du champ strictement artistique (réflexif, questionneur, « problématiseur », subversif, transgressif), les slops* de l’IA générative me donnent chaque jour un peu plus l’impression de ne renvoyer que des visions rétro-futuristes réactionnaires, c’est-à-dire nostalgiques d’un futur ou d’un passé idéalisés de la société de consommation. En soi, cela n’a rien d’étonnant, compte tenu du seul fait que cette technologie ne se nourrit que de ce qui a été, pour répondre à des commandes d’individus, bien ou mal intentionnés, désireux de fabriquer artificiellement, avec l’illusion de la création, des représentations de ce qu’ils espèrent voir advenir.
Les récents détournements massifs de l’avatar virtuel Amelia, initié par le gouvernement britannique pour sensibiliser ludo-pédagogiquement à la désinformation extrémiste**, ne font que renforcer ce sentiment désolant d’un perpétuel « retour vers le futur ». Par exemple, au beau milieu des années 80, alors que l’ordinateur personnel commençait à peine à pénétrer les collèges et les foyers, alors que l’informatique devenait le terrain de jeu privilégié des nerds et autres weirdoes (généralement des garçons en pleine poussée hormonale) obsédés par les sciences et la culture à défaut de pouvoir pécho les jolies filles. Ces stéréotypes, qui peuplaient les meilleures comédies adolescentes de John Hughes, ne s’incarnent-ils pas aujourd’hui dans les jeunes mâles frustrés et aigris qui alimentent le paysage audio-visuelle numérique mondial de fantasmes rétrogrades et haineux ?

Pour l’heure, les paris sont ouverts quant à l’apparition d’une goth girl française, poussée par les propagandistes extrémistes, pour inonder les réseaux asociaux de publicités pour les idéologies nauséabondes et tenter d’influencer les élections présidentielles à venir. Je mise sur la rentrée 2026.

 

* Contenus produits avec les outils algorithmiques de manière exponentielle, dont le meilleur synonyme francophone est « pollution » (au sens propre comme au figuré).
** Vous pouvez visionner ici le module pédagogique Pathway où apparaît le personnage original d’Amelia. Vous apprécierez à l’occasion la distance esthétique qui le sépare de l’image présentée plus haut et vous essaierez, pourquoi pas, de déviner les références textuelles (prompt) rédigées par son auteur pour aboutir à ce résultat. Un indice ci-dessous.

A gauche, Weird science (John Hughes, 1985), à droite, Léon (Luc Besson, 1994)
En haut, une autre mise en scène d’Amelia générée par l’IAG, directement inspirée par la photo emblématique
et virale d’une jeune femme iranienne durant les manifestations monstres du début janvier 2026.

Le 29 janvier, j’ai assisté à distance à la restitution du « comité de veille sur l’IA » initié par le Forum des Images.
Ce comité pluri-disdiciplinaire, présidé par Benoît Labourdette, est engagé depuis novembre 2024 « dans une démarche de réflexion opérante sur l’intelligence artificielle, avec l’ambition de proposer des recommandations concrètes, articulées autour de quatre axes : la création artistique, l’éthique, l’évolution des métiers et l’éducation. »
En entendant plusieurs intervenants, et en particulier la philosophe Vanessa Nurock, appeler à dépasser l’opposition entre technophilie et technophobie lorsque l’on émet – comme je le fais dans ce journal de bord – des avis plus ou moins péremptoires, plus ou moins experts (je rappelle que je fais de la veille sur les IA génératives appliquées aux secteurs des industries culturelles et numériques, tout en refusant d’utiliser ces outils par objection de conscience), je me suis demandé si mon approche des IAG ne dérivait pas progressivement vers la technophobie.
Je n’ai pas encore la réponse à cette interrogation intime mais j’ai tout de même l’impression – en tous cas, je m’y emploie autant que possible ici – de me situer dans une approche « pol’éthique » (l’une des deux propositions de posture proposée par Vanessa Nurock) qui consiste à rechercher l’interface entre l’éthique, la politique et la poétique.
Autrement dit, tout m’intéresse dans l’IA, y compris les questions sociologiques (droits d’auteur, travail, éducation, émancipation vs aliénation, …) qu’elle soulève mais rien ne me fascine autant que les détournements, critiques ou non, que seule la création artistique produit par intention de ringardiser la techno-béatitude. Il me semble que ce goût prononcé relève de la poétique, non ?

 

 


 

Image d’en-tête : fragment de la structure composite monumentale d’Ai Weiwei « The Human Comedy: Memento Mori » (2022)

 

anima