La Bergère et le Ramoneur de Paul Grimault et Jacques Prévert

 

Chronique d’un désastre annoncé
de Sébastien Roffat
Éditions L’Harmattan – 2020
285 pages
ISBN : 978-2-343-20418-5

 

Pourquoi revenir, en 2020, sur le long métrage au destin chaotique de Paul Grimault ?
Pourquoi malmener la figure totémique du “maître d’école buissonnière“¹ des dessins animés à la française ?
Pourquoi faire sauter maintenant les verrous d’une chape d’hypocrisie qui alimente depuis des décennies la propagation d’un récit édulcoré qui porte pourtant en lui tous les travers lourdingues de l’animation nationale, laquelle demeure – on a pu le constater encore très récemment  – engoncée dans une forme de manichéisme simpliste et d’une désolante immaturité opposant le Cinéma artisanal et honorable des Artistes-Auteurs au divertissement à caractère industriel inféodé aux règles implacables du système mercantile ?
C’est vrai, quoi, à la fin !

En publiant cet impressionnant ouvrage d’historien engagé, Sébastien Roffat² accomplit une salutaire réhabilitation multiple, celle d’une œuvre, d’une entreprise, d’une équipe et d’un producteur, André Sarrut (le “méchant” tout désigné et soumis à la vindicte générale), en recomposant de manière scrupuleusement documentée le puzzle d’une aventure pathétique et à bien des égards emblématique. Quitte à pointer sans ménagement la part de responsabilité, voire d’irresponsabilité, de Paul Grimault et de Jacques Prévert (les “gentils” auto-proclamés) dans le “désastre annoncé” qu’a été la première tentative, ô combien laborieuse, d’industrie de dessins animés en France au début des années 50 du siècle précédent.
Il était temps que quelqu’un se charge de cette mission sensible, avec la rigueur scientifique dont l’humble rédacteur de ce blog ne dispose pas, bien qu’il ait tenté d’en esquisser un début de commencement, en novembre 2013 dans ce “Désespérant” constat ponctué par un appel aux historiens à s’emparer de ce sujet (j’ignorais alors que le projet de ce livre était déjà entamé) ou, en mai 2017, dans un cri du cœur intitulé “Une modernité rétro-éclairée” (à ce jour, cet article compte parmi les plus lus de “Desseins animés”).

Je savais déjà La Bergère et le Ramoneur, dans sa version désavouée par Grimault/Prévert mais néanmoins vue et appréciée par des spectateurs du monde entier ( 1,4 million rien qu’en France),  historiquement, cinématographiquement et “animationnellement” bien plus essentiel que Le roi et l’oiseau. Le livre de Sébastien Roffat renforce non seulement cette conviction, que n’importe quel spectateur impartial peut aisément partager rien qu’en visionnant sa médiocre version américaine en ligne, mais il me semble aussi proposer de très précieux enseignements. Pour comprendre ce qu’implique concrètement le système de production d’un long métrage en France (système dont les modalités de financement et contingences de diffusion n’ont, sur le fond, que très peu évolué). Pour relativiser les principes et contournements (parfois immoraux par pragmatisme économique) des droits d’auteur. Pour imaginer aussi ce que serait aujourd’hui la place du film d’animation dans la culture française si La Bergère et le Ramoneur n’avait pas tourné au fiasco et si, comme il en fut question à plusieurs reprises, cette première expérience industrielle avait conduit à des accointances régulières, voire systématiques, avec les Walt Disney Productions. En poussant un peu l’uchronie, on réalise vite que la créativité de l’animation française que nous reconnaissons actuellement eut été nettement amoindrie.

Une chose est désormais indiscutable, La Bergère et le Ramoneur, toute douloureuse et injuste que fût pour ses principaux protagonistes et leur entourage linterminable et houleuse saga de sa production, a bouleversé positivement et contre toute attente le cours de l’Histoire du cinéma d’animation international. En 1955, le critique de cinéma français Georges Sadoul, le prophétisait déjà en ces termes “[…] l’apport de Paul Grimault au dessin animé mondial est par ce film, véritablement incommensurable.³
Le temps est venu de redonner à cette œuvre la place qu’elle mérite dans l’Histoire du cinéma.

 

Affiche française de La Bergère et le Ramoneur

 

Quatrième de couverture
” Le 29 mai 1953 sort sur les écrans parisiens un film très attendu : La Bergère et le Ramoneur réalisé par Paul Grimault, scénario de Jacques Prévert, musique de Joseph Kosma, produit par André Sarrut par le studio les Gémeaux.
Il est très attendu car il a fait l’objet depuis son prix au festival de Venise en septembre 1952 d’une série de procès intentés par le réalisateur et le scénariste contre leur producteur. Paul Grimault a en effet été évincé de la réalisation de son propre film par André Sarrut en décembre 1950. L’affaire défraye depuis la chronique. Au nom du droit d’auteur qu’ils estiment bafoué, Paul Grimault et Jacques Prévert peuvent-ils interdire un film dont la production a duré 10 ans et le budget a été multiplié par dix ? Peuvent-ils léser le travail de près de deux cents personnes ? Quelle est leur part de responsabilité dans le naufrage qui s’annonce ? Le producteur n’est-il pas un coupable trop idéal ?

Cet ouvrage raconte l’histoire incroyable de ce film à partir d’archives et de témoignages totalement inédits. Parlent ainsi pour la première fois la famille du producteur, le directeur technique, des animateurs, des traceurs, des gouacheurs, des opérateurs de prises de vues. La version des faits rapportés par les deux auteurs depuis les années cinquante est ici remise en cause par une enquête de près de vingt ans à travers une documentation totalement renouvelée issue de centres de ressources français, italien ou suisse, une étude exhaustive de la presse et de toutes les pièces de l’imposant dossier judiciaire et de toutes les archives économiques.

En 1980, Paul Grimault sort Le Roi et l’Oiseau, une nouvelle version de La Bergère et le Ramoneur qu’il estime être la bonne. Encensé par la presse, le film reçoit le prix Louis-Delluc. Retour sur la production de deux films mythiques qui dans l’esprit du public n’en forment souvent qu’un.

Affiche de la version italienne de La Bergère et le Ramoneur (sortie en novembre 1954)

 

Extrait de l’introduction du livre

C’est l’histoire d’un film mythique mais invisible.
C’est l’histoire d’une mémoire confisquée.
C’est l’histoire de l’un de plus grands péchés d’orgueil de l’histoire du cinéma français.
C’est l’histoire d’une fantastique aventure humaine et industrielle. Et artistique.
C’est l’histoire d’amitiés qui se déchirent – pour toujours.
C’est un échec financier, un succès artistique avorté.
C’est un procès, des procès. Une équipe qui se déchire. Une aventure qui se termine.
C’est terminé.
Tout est terminé.
Ambition démesurée. Sabotage. Rivalités. Détestation. Incompétence.
Incompatibilité d’humeur. Opinion divergente. Divergence d’opinions.
Ça a fermé pour toujours. Le petit château se tait.
Les dessins se sont envolés… de leur feuille… blanche. […] ”

” Depuis des années, je travaille à ce projet de livre et j’ai lu de nombreuses contre-vérités à propos du film la Bergère et le Ramoneur. Paul Grimault et Jacques Prévert se sont beaucoup étendus sur le sujet empêchant le producteur André Sarrut et surtout l’équipe de s’exprimer librement. Les articles et les ouvrages parus sont généralement très orientés et penchent presque toujours du côté du réalisateur – mais n’en est-il pas toujours ainsi au cinéma, où le producteur a toujours le mauvais rôle, forcément ?
Ce livre ne prétend pas détenir la vérité mais propose au lecteur une version différente de la doxa habituelle. Chacun se fera son opinion. Au moins, certains protagonistes du film ont pu s’exprimer dans les pages qui vont suivre pour la première fois. […] ”

NdR : je reproduis ici ce large extrait de l’introduction du livre de Sébastien Roffat car il donne la tonalité de son livre et quelques indices quant à la motivation qu’il lui aura fallu – durant vingt ans – pour parachever cet ouvrage qui fera date, tôt ou tard.

L’une des affiches de la version étasunienne de La Bergère et le Ramoneur,
intitulée Adventures of Mr Wonderbird (en circulation au début des années 60)

 

Sommaire

Introduction

Chapitre 1. 1942-1946.
« Allons, allons, petit, petit, vive la liberté »

Chapitre 2. 1946-1950.
« L’âne, le roi et moi. Nous serons morts demain »

Chapitre 3. 1950-1952.
« Dormez, dormez, petits oiseaux »

Chapitre 4. 1952-1953.
« Le monde est une merveille, il y a le jour et la nuit »

Chapitre 5. 1953-1959.
« Toujours l’amour »

Chapitre 6. Et après.
« Nous n’avons jamais le soleil »

Conclusion.
« Ne pleurez pas bergère »

Annexes
• “Quelles différences entre La Bergère et le Ramoneur et Le Roi et l’Oiseau ?”
> court dénombrement de différences entre la version anglaise de La Bergère et le Ramoneur, “The Curious adventures of Mr Wonderbird (1953) et Le roi et l’oiseau (1979) – Analyse comparative plan-par-plan”, mémoire de Master 2 de Cyprien Clément, publiée en 2017.
• Texte inédit de Grégoire Philibert (Film Perdu), “La Bergère et le Ramoneur : un film frappé su sceau de l’infamie”, que l’on peut consulter sur cette page.
• Filmographie et récompenses de la société de production La Comète, dirigée par André Sarrut.
• Reproduction de lettres échangées entre André Sarrut et la Walt Disney Productions pour une “Tentative de collaboration[…] en 1948”

 

Affiche de la version japonaise de La Bergère et le Ramoneur, intitulée Yabunirami no bôkun / “Le tyran qui louche” (sortie en mars 1955)

 

(1) in “Paul Grimault” de Jean-Pierre Pagliano (1986)
(2) Sébastien Roffat est notamment l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à des aspects méconnus et quelque peu tabous de l’Histoire du cinéma d’animation :
• “Animation et propagande” (2005)
• “Histoire du dessin animé français entre 1936 et 1940” (2014)
• “Esthétique et réception du dessin animé français sous l’Occupation” (2014)
• “Histoire politique et économique du dessin animé français sous l’Occupation” (2014)

 

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