La tristitude (toujours)

 

Deux ans après le constat désolé de l’inconséquence généralisée des (pseudo)journalistes qui font l’effort de raconter le long métrage patrimonial de Paul Grimault, Le Roi et l’Oiseau, je dois me rendre à l’évidence, la Bergère demeure prisonnière des raccourcis racoleurs, des non-dits de complaisance et autres validations hypocrites de fausses vérités arrangeantes.
Ni les revues spécialisées, ni les ouvrages historiques sérieusement documentés, ni les expositions rétrospectives (elles-mêmes contraintes à la pudeur diplomatique) et encore moins les nombreuses mises au point factuelles exprimées dans ce blog-ressources (ici ou encore ) ont eu raison jusqu’ici du traitement fainéant et simpliste de l’Histoire du cinéma d’animation dans les médias « grand public » français.

En ce mois de juin, deux « fleurons » de la presse nationale rendent hommage au Roi et l’Oiseau, en répétant de concert le même poncif erroné de la prétendue influence de ce film sur les deux fondateurs du Studio Ghibli, en occultant par omission (et/ou par ignorance) la modernité cinématographique de sa première version (La Bergère et le Ramoneur) et le savoir-faire indiscutable de celles et ceux qui l’ont menée à terme. Cette faute professionnelle revient à nier de fait à l’industrie de l’animation une Histoire au moins aussi complexe que celle des autres industries créatives.

• Le 20 juin, France Culture a revalorisé sur différents réseaux sociaux un article en ligne datant de 2024 intitulé « Le Roi et l’Oiseau, un petit miracle de l’animation qui a failli ne jamais voir le jour ». La pige reprend ainsi de manière très suspecte l’argument publicitaire fallacieux : « Mais Prévert meurt en 1977 de maladie et ne verra jamais le film achevé, qui sort trois en plus tard. Parmi les spectateurs bouleversés par cette œuvre, Miyazaki et Takahata, les futurs créateurs du studio Ghibli. »
Un raccourci marketing repris fièrement par certains commentateurs de ces mêmes réseaux. Le procédé est remarquablement efficace pour vendre des tonnes de lessive, des SUV et des croisières en paquebot, alors pourquoi pas du rêve peint sur celluloïd ?

 

• Le 19 juin, M. le Mag / Le Monde.fr se targuait d’un article au long cours sur un « chef d’œuvre {ayant] inspiré toute une génération de dessinateur et le fameux Studio Ghibli ».
Trois éléments, au moins, sont contestables rien que dans le chapeau (introduction) de cet article :
La bergère et le ramoneur a « déployé ses ailes » dès le mois de mai 1953 en France (fort de critiques cinéphiles presque unanimement positives), en Grande-Bretagne, aux États-Unis, puis au Japon (milieu des années 50) où le film a marqué durablement au moins deux générations de spectateurs, en particuliers des artistes (scénaristes, animateurs, cinéastes, techniciens) vétérans et débutants.
Le Roi et l’oiseau (version remaniée par Grimault) y a été vraiment découvert, d’abord sous le manteau, en vidéo, au début des années 80, puis au cinéma par le public spécifique et restreint de festivals (à Hiroshima en 1985, notamment) et enfin découvert au cinéma par le grand public en 2007.
2° Au Japon, La Bergère et le Ramoneur est un film-culte principalement dans le milieu de l’animation. Le Roi et l’oiseau pas du tout ; sa distribution officielle en 2007 au cinéma et simultanément en DVD ne s’est pas traduite par un succès. C’est le moins que l’on puisse dire.
3° Quant aux fondateurs du Studio Ghibli : de l’aveu même d’Isao Takahata, le premier visionnage du film (à partir d’une VHS) qu’il a organisé pour un groupe de collaborateurs et amis a rendu celui-ci extrêmement circonspect et a courroucé Hayao Miyazaki. Les autres spectateurs présents n’étaient pas plus enthousiastes.
Le même jour, M. Takahata me relatait face caméra son triste souvenir de l’embarras général des nombreux professionnels japonais de l’animation après la présentation du Roi et l’Oiseau par Paul Grimault au cours du Festival de Hiroshima.

 

 

De nouveau, je tiens à préciser que mon acharnement à contredire la médiatisation ambiguë du Roi et l’Oiseau en France ne relève d’aucune intention malveillante à l’égard de Paul Grimault, de son œuvre et de ses ayants-droits.
Aimer et défendre le cinéma d’animation oblige avant tout d’être honnête avec ses publics.

 

anima