L’infinie solitude de Setsuko et Seita

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Plan extrait du film :  Hotaru no haka
Réalisé par : Isao Takahata
Japon / 1988

Dans le paysage nimbé de la lumière crépusculaire qui inonde un champ de ruines consécutives  aux bombardements incendiaires qui ont rasé la ville de Kôbe, les deux personnages se retrouvent livrés à eux-mêmes. Leur mère décède de ses brûlures et Seita, du haut de ses 14 ans ne parvient pas à l’annoncer à sa petite sœur de 4 ans.
Cette scène constitue une parenthèse quasi-monochrome marquant la transition entre l’exposition (15 premières minutes) et le développement du scénario, bulle de vide qui préfigure magistralement la marginalisation à venir des deux enfants. Plus précisément, une “parenthèse entre crochets” constitués par deux gros plans elliptiques particulièrement durs de la momie, agonisante puis trépassée, de leur mère.

Le cinéaste, qui nous a placé, depuis le début de la séquence, dans l’intimité du duo en abaissant notre point de vue à leur hauteur, conclut ce moment bouleversant en donnant à sa caméra l’élévation suffisante pour contourner tout voyeurisme.
Une diagonale bien nette divise alors le plan : elle est appuyée par les rares détails du décor (vestiges d’un mur, barres fixes, bordures du bac à sable, ombres portées étirées). Cet axe incliné sépare ainsi le jeune homme propulsé brutalement dans l’âge adulte et le fillette isolée dans son chagrin.
Le pathos est désamorcé par la rotation perpétuelle et quasi-mécanique de Seita, en vue aérienne. Un nombre incalculable de sentiments transpirent de ce seul mouvement déshumanisé.

“[…] “Tiens, r’garde voir, comme c’est un crack ton frère”, il bondit sur la barre fixe au-dessus de laquelle il souleva son corps d’un ample mouvement, culbuta vers l’avant, une fois, deux fois, et puis encore et encore, interminablement.

Extrait de “La Tombe des lucioles”, nouvelle de Akiyuki Nosaka (Picquier Poche Ed., page 38)

 

Nous autres, en animation, n’avons cessé de décrire des garçons et des filles admirables, affrontant vaillamment les difficultés, s’ouvrant un chemin à travers les circonstances, et vivant avec énergie, envers et contre tout. Cependant, dans la réalité, il est des circonstances que l’on ne peut surmonter. Telles sont les villes et les villages transformés en champs de batailles, et les cœurs des hommes transformés en démons. Ce qui là est réduit à mourir, ce sont les jeunes gens au cœur tendre de notre temps, et la moitié de nous-même. En animation, il importe bien sûr de traiter du courage, de l’espoir et de l’énergie de vivre, mais des œuvres permettant avant tout de considérer au plus profond de nous mêmes ce qui nous lie les uns aux autres, sont sans doute nécessaires aussi.

Conclusion du texte d’intention intitulé “La Tombe des lucioles et les enfants d’aujourd’hui” rédigé par Isao Takahata et distribué lors de sa conférence de presse du 18 avril 1987, en amont de la sortie de son film (traduction : Ilan NGuyen)

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Allemagne, année zéro de Roberto Rossellini – 1948

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