
La première édition du Sommet Lumière s’est soldée par de grandiloquentes déclarations et quelques promesses pour consolider un vaste secteur d’activités transversales et multi-disciplinaires.
Au milieu du brouhaha mondain de ce raout aussi élitiste qu’expéditif, un Manifeste pour une éducation universelle aux images a été co-présenté par la France et l’Italie(1). Cette fois encore, on est forcé de constater le flou artistique entretenu dans ce document quant aux registres créatifs concernés par les engagements qu’il officialise. Sans jamais préciser ce que recouvrent exactement les « industries de l’image animée » qu’il vise, le manifeste amalgame(2) des expressions désignant des réalités très différentes, sans jamais assumer de manière franche qu’il circonscrit ses engagements au seul domaine du cinéma (cf. son deuxième axe d’action « faire alliance avec les salles de cinéma »).
Quelques rappels nécessaires :
• Les actions du Centre National du Cinéma et de image animée (CNC) outrepassent chaque année un peu plus le strict secteur d’activités de l’industrie cinématographique.
Elles couvrent l’audiovisuel (séries, téléfilms, documentaires) mais aussi désormais les jeux vidéos, les effets spéciaux (VFX), les expériences immersives, la web création et l’IA-création audio-visuelle.
Pour symboliser cette large ouverture de son champ d’expertise, l’institution a augmenté son nom avec la formule maladroite « et de image animée ».
Maladroite parce qu’elle prête à confusion, sous-entendant une distinction ambiguë entre le cinéma (son domaine natif de prédilection depuis la création du CNC en 1946) et le reste qui correspondrait au vaste ensemble des « images qui bougent » (le son demeurant accessoire, soit dit en passant) dont la création cinématographique n’est pourtant que l’une des composantes.
De plus, vu de l’extérieur, « image animée » renvoie spontanément au cinéma d’animation, déjà distingué (autre aberration) par le CNC de la « fiction » et du « documentaire ». Ces cases bien cloisonnées seraient plus pratiques pour la bureaucratie, apparemment.
• Les dispositifs d’éducation aux images, actifs en France depuis le milieu des années 90, ont été regroupés en 2025 sous l’appellation « Ma classe au cinéma ».
Dans les faits, leurs actions sont circonscrites au seul domaine du 7e art, afin de favoriser la fréquentation des salles de cinéma.
Si leur fonction reste éducative (des élèves jusqu’à leurs enseignants), leur intérêt économique est clairement à l’avantage des exploitants de salles et des producteurs de films inscrits dans le catalogue des quatre volets de « Ma classe au cinéma » : « Maternelle au cinéma », « École & cinéma », « Collège au cinéma » et « Lycéens et apprentis au cinéma ». Vous suivez ?
Comme je le déplore régulièrement dans ce blog (ici, par exemple), cette « éducation au cinéma » exclut, sauf trop rares exceptions, toutes les autres formes de récits audiovisuels, séries et jeux vidéos en tête, lesquels sont pourtant bien plus consommés que les films de cinéma par quasiment toutes les tranches d’âge de public.
Or, s’il est louable d’encourager une culture de la salle de cinéma, rien n’empêche d’appâter le jeune spectateur avec ce qu’il consomme familièrement pour le mettre en contact opportunément avec le 7e art. Nous sommes quelqu’un·es en France à militer depuis un bail pour cette approche transversale de l’éducation à toutes les formes d’images animées (3), sans succès à ce jour.
Le conservatisme est très puissant dans ce domaine.
• De fait, toutes les bonnes intentions exprimées dans le manifeste mentionné plus haut, ont toutes les chances d’être, comme les précédentes, totalement inopérantes.
Et si l’on ajoute au tableau qu’il n’est même pas encore question dans ce plan d’action de s’atteler à l’éducation aux films-IA générés*, lesquels pullulent déjà sur Internet et pourraient dans la décennie à venir constituer la part majoritaire du paysage audio-visuel mondial, on comprend que l’érosion désastreuse de la culture cinématographique n’est pas près d’être enrayée.

(1) L’Italie, pays gouverné par l’extrême-droite d’inspiration néo-fasciste qui s’apprête à créer son propre CNC.
Tandis qu’en France, le parti extrémiste conservateur envisage de casser le CNC, au faux prétexte que ce dernier gaspillerait l’argent public.
Cherchez l’erreur.
(2) « Éducation aux images », « éducation à l’image », « éducation au cinéma et à l’image animée », … On parle de quoi exactement ?
(3) Pour se faire une idée de ce que pourrait recouvrir une hypothétique « éducation à toutes les formes d’images animées », je vous renvoie au schéma de l’écosystème artisanal et industriel de la Culture et des médias à la fin de cette page.
*Addendum (24/09/2026)
Le ministère de l’Éducation nationale vient de publier un « Référentiel de l’Éducation au cinéma et à l’image animée », lequel propose de multiples pistes d’approches pédagogiques « du cycle 1 au lycée », unanimement centrées sur le film de cinéma. Dans le préambule, le ministre Edouard Geffray nous affirme que ce référentiel « garantit une approche exigeante de l’éducation au cinéma et à l’image, accessible à tous les élèves, de manière transversale » à une époque où « chacun est désormais autant récepteur que producteur de « contenus » vidéos, qui circulent en masse sur les réseaux sociaux. L’émergence de l’IA augmente singulièrement ces capacités de production et, dans le même temps, modifie notre rapport au réel. Nos élèves se trouvent ainsi confrontés à des flots d’image, dans des univers fondamentalement solitaires, et exposés à une déformation profonde de la réalité. »
Or, on constate rapidement que la transversalité en question ne semble toujours pas pouvoir exister dans ce contexte éducatif qu’entre la cinéphilie et le reste des enjeux sociétaux (géo-politiques, sociologiques, technologiques, …). Sur ses 23 pages, le document ne mentionne pas une seul fois le format audiovisuel sériel ou les jeux vidéos. Quant à l’intelligence artificiel générative, elle n’est mentionnée qu’une seule fois, à la marge.

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