Recettes triplées pour

 

La nouvelle est tombée entre deux méga-incendies, le nombre de spectateurs cumulés (box office) du long métrage de Rémi Chayé, Calamity, une enfance de Martha Jane Canary a atteint les 850 000. Par quel miracle, un film sorti en 2020, qui avait culminé à la fin de sa très honorable exploitation en salles à plus de 280 000 entrées, peut-il cinq ans plus tard se prévaloir d’un triplement de son audience ?
Et bien, par l’opération du Saint-Esprit de l’éducation à l’image, ou plus exactement grâce à l’inscription de Calamity, depuis 2022, au catalogue du dispositif scolaire « École & Cinéma ».
Ainsi, en à peine quatre ans, se sont pas moins de 140 000 élèves (en moyenne) qui auront annuellement découvert ce long métrage dans le cadre de leur scolarité. D’ici à deux ans, le million d’entrées sera dépassé.
Corollaire de cette seconde exploitation, le film aura été sélectionné et re-sélectionné par des coordinations départementales, lesquelles auront organisé des sessions de formations « hors temps scolaire  » pour que les enseignant·es soient préparé·es et en confiance pour travailler le film, en amont et en aval des projections, avec leurs élèves.

Pour quiconque connaît de l’intérieur les différents dispositifs français d’éducation au cinéma, et tout particulièrement leur volet « cinéma d’animation » (ce qui est mon cas depuis 30 ans), ce triplement d’audience n’est qu’une demi-surprise, qui n’atténue en rien l’exploit.
Dans la majorité des cas, les productions animées françaises qui intègrent ces dispositifs scolaires, n’ont pas été amorties lors de leur première exploitation en salles. Beaucoup sont mêmes des échecs cuisants ; elles atteignent péniblement des 50 000, voire 70 000 entrées.
Dès lors que le film rejoint le catalogue d’un dispositif, en particulier s’il est animé, relativement enthousiasmant aux yeux des jeunes publics et dont les thématiques sont perçues par les enseignants comme propices à une exploitation pédagogique en classe, alors ses producteurs peuvent compter sur 150 000 à 200 000 entrées supplémentaires sur les trois à cinq années suivantes.
Autrement dit, le modèle économique d’un long métrage animé, depuis le stade de son écriture (c’est un peu tabou mais c’est ainsi), tient compte de cette providentielle perspective d’un amortissement, voire d’un bilan bénéficiaire à moyen ou long terme.
Les têtes de nœud qui décident régulièrement de rogner les financements alloués aux dispositifs d’éducation au cinéma en ont-il seulement conscience ?

A cela, j’ajouterais une hypothèse personnelle pour expliquer pourquoi Calamity, plus que d’autres longs métrages animés bien meilleurs, a réussi cette prouesse.
Parmi toutes les œuvres animées inscrites au catalogue d’École & Cinéma, le film de Rémi Chayé est le seule à développer sur le fond et la forme un propos ouvertement féministe*.
Si l’on considère que plus de 86% des enseignants du primaire sont des enseignantes, que selon les dires de plusieurs d’entre elles (recueillis frontalement sur les trois dernières années) il est « salutaire de montrer à nos classes mixtes des aventures vécues par une héroïne », qui plus est « non-idéalisée et non-sexualisée », des récits dans lesquels « la domination masculine peut être dépassée », alors on peut logiquement s’attendre à ce que d’autres productions adoptent le même parti pris.

 

Quelques données statistiques pour étayer mon hypothèse :

[Source : plateforme Nanouk]
• En 2026, le catalogue du dispositif  « École & cinéma » comprend 131 long métrages ou programmes de courts métrages.
42 d’entre eux relèvent du cinéma d’animation.
2 d’entre eux sont réalisés (Le voyage de Marona par Anca Damian) ou co-réalisés (Linda veut du poulet par Chiara Malta) par des femmes !
11 développent à différents degrés plus ou moins perceptibles un propos féministe.

• Voici la liste de ces 11 longs métrages, du plus récent au plus ancien :
Linda veut du poulet de Chiara Malta et Sébastien Laudenbach (2023)
Sirocco et le royaume des courants d’air de Benoît Chieux (2023)
Calamity, une enfance de Martha Jane Canary de Rémi Chayé (2020)
Un conte peut en cacher un autre de Jakob Schuh et Jan Lachauer (2016)
Tout en haut du monde de Rémi Chayé (2015)
Le tableau de Jean-François Laguionie (2011)
U de Serge Ellisalde et Grégoire Solotareff (2006)
Ponyo sur la falaise de Hayao Miyazaki** (2008)
Le voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki (2001)
Porco Rosso de Hayao Miyazaki (1992)
Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki (1988)

 

* Pour faire simple, j’entends ici par « féministe » : mettant en scène des personnages principaux (au centre du récit et/ou moteurs de l’action) féminins, adoptant des points de vue féminins, ne servant pas de faire-valoir à des personnages masculins, sans que ce soit ostensiblement appuyé, voire militant.
** LE film d’animation féministe par excellence et par ailleurs précurseur, Nausicaä de la vallée du vent, est inscrit au catalogue du dispositif « Collège au cinéma ».
Le dossier pédagogique du film (sur la base duquel les enseignants sont sensibilisés à l’œuvre) fait l’impasse sur cette dimension pourtant essentielle à la compréhension du deuxième long métrage réalisé par Hayao Miyazaki..

 

Extrait du visuel animé, posté sur le compte Instigrum de la production du film

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