Sulawesi : – 67 800 ans !

 

Après des années de recherches conjointes, le géo-chimiste/archéologue Maxime Aubert (Canada) et l’archéologue Adhi Agus Oktaviana (Indonésie) ont publié le 21 janvier dernier les résultats stupéfiants de leurs travaux inhérents à la découverte et à la datation des peintures rupestres préhistoriques les plus anciennes jamais identifiées à ce jour sur la surface du globe. Ces traces picturales sont localisées dans l’immense région insulaire indonésienne de Sulawesi.
Peu fouillée jusqu’à une période récente, la zone s’avère un véritable « gisement » de nouvelles trouvailles (une centaine annuellement depuis 2021 !) qui bouleversent radicalement, les unes après les autres, les certitudes scientifiques et pulvérise au passage l’euro-centrisme* qui fait toujours autorité – plus pour longtemps donc – en matière de lecture et d’écriture de la Préhistoire des arts graphiques.
En effet, alors qu’un consensus mondial – plus médiatique que scientifique – reconnaissait les fresques de la grotte Chauvet (France) comme les plus anciennes productions artistiques de l’Histoire de l’Humanité** (- 36 000 ans environ), la découverte par Adhi Agus Oktaviana (site de Liang Metanduno, île de Muna) d’une main-pochoir à peine visible au milieu d’un ensemble de peintures bien plus récentes (- 3 000 ans) vient d’être datée par un laboratoire australien spécialisé à environ – 67 800 ans.
Sachant qu’homo sapiens serait sorti d’Afrique*** (continent sur lequel il est apparu et depuis lequel il s’est dispersé sur le reste de la planète) voilà environ 100 000 à 70 000 ans, les petites mains-pochoirs de Sulawesi permettent à la fois de comprendre le cheminement de l’homme moderne à travers l’Asie jusqu’à l’Australie et d’envisager la reconstitution de l’origine de la création artistique, elle aussi très certainement africaine.

Je mentionne cela dans cette rubrique, qui tente une synthèse vulgarisatrice et très simplifiée de cette reconstitution de la nuit des temps artistiques, sous l’angle de la représentation du mouvement dans les arts graphiques narratifs, parce que, du lot de découvertes en Sulawesi, émerge de la région de Maros le dessin à caractère « documentaire » (relatant un fait réel mémoriel) le plus ancien jamais retrouvé. Bien que sa description précise soit quasi-impossible, on y distingue néanmoins trois figures humanoïdes, de différentes proportions et dans des positions organisées, en interaction (possible scène de chasse) avec un immense sanglier ou cochon sauvage. L’un des « chasseurs », sens dessus dessous, est peut-être mort, accidentés ou pourquoi pas projeté dans les airs, tandis que les deux autres (dont le plus proche de la bête semble avoir une tête d’oiseau), munis d’ustensiles, assaillent l’animal. La datation la plus fiable à ce jour de cette scène d’action la situe à plus de 48 000 ans.
Celle de Lascaux, à laquelle on pense instantanément, n’aurait « que » 18 000 ans.

 

NB : les tracés blancs ne font pas partie de l’œuvre ! Ils ont été ajoutés numériquement
par les archéologues pour mettre en évidence les figures possiblement représentées.

 

Pour en savoir plus :
• l’article de National Geographic du 22 janvier 2026
• le passionnant documentaire « Sulawesi, l’île des premières images » de Pascal Goblot et Denis Van Waerebeke (2025), visible jusqu’au 21 juillet 2026 sur Arte.tv

Crédits photographiques : © Maxime Aubert

 


* A mon humble niveau, j’essaye, dans cette rubrique « Aux sources de la narration visuelle« , de questionner par l’exemple cet euro-centrisme encore très présent dans beaucoup de domaines académiques et médiatiques dédiés à l’Histoire de l’Art.

** Dans les faits, le consensus autour du record d’antériorité des représentations picturales de la grottes Chauvet ne tient plus depuis des décennies.
Il est régulièrement mis à mal, tout comme l’attribution du savoir-faire artistique aux seuls Homo sapiens sapiens, par de nombreuses traces pariétales attribuées à l’Homo sapiens neanderthalensis (homme de Néandertal). Citons, par exemple, les gravures rupestres de la grotte de la Roche-Cotard (Indre-et-Loire, France) et les mystérieux dessins de La Pasiega (Espagne).

*** On parle bien ici de la dernière vague de sortie d’Afrique de l’espèce homo sapiens, apparue sur le continent africain vers – 300 00 ans. D’autres espèces d’hominidés, dont homo erectus, ont commencé leur migration, vers l’Europe et l’Asie, voilà plus d’un million d’années.

 

Les alignements abstraits de la grotte de la Roche-Cotard, attribués à des hommes ou femmes de Néandertal,
ont été datés approximativement entre – 55 000 et -75 000 ans.
Les tracés ocres de la grotte de la Pasiega sont connus scientifiquement depuis le début du 20e siècle.
Les systèmes de datation récents, dont celui de l’uranium-thorium, ont permis de l’estimer à – 64 800 ans, au minimum.

anima