Your Name

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Long métrage de Makoto Shinkai
Distribution/édition : @Anime
Durée du film : 102 mn

 

Le cinquième long métrage du cinéaste prodige Makoto Shinkai le conforte dans sa position de champion de la romantic-fantasy, veine cinématographique spécifique à la production japonaise de dessins animés qui maintient dans un état de torpeur sécurisante des millions de spectateurs à travers le monde depuis des décennies.
Your Name en contient tous les poncifs : des archétypes idéalisés de l’adolescence hyperconnectée jusqu’aux intermèdes chantés sur des mélodies électro-pop sirupeuses, des toits de lycées ouverts sur l’horizon urbain, aux trains qui passent entre les barrières de passages à niveau sous des pluies de pétales de cerisiers. Ces ingrédients, le réalisateur les brasse avec application, les ressasse et les peaufine film après film, selon des variantes plus ou moins innovantes, au sein de récits orientés vers la science-fiction (Voices of the distant stars, La tour au-delà des nuages, Voyage vers Agartha) ou vers le mélodrame à l’eau de rose (5cm per second, The garden of words). Your name pourrait d’ailleurs être vu comme une synthèse de ces deux derniers longs métrages, relevée avec une pincée de paranormal spatio-temporel pour épicer l’ensemble.

Difficile donc de s’enthousiasmer pour ce type d’histoire mille fois racontée en long et en travers. Situation d’autant plus frustrante que, dans sa forme, Your name frôle la perfection.
Indiscutablement, l’écriture scénaristique de Makoto Shinkai a gagné en sophistication. Elle s’appuie sur des ressorts toujours plus alambiqués qui imposent au spectateur une attention active permanente et déploie de gros moyens pour la stimuler. Le premier d’entre eux est une mise en scène riche et singulièrement inventive, par son rythme contrasté et par ses « placements/mouvements de caméra » immersifs, tantôt aériens, tantôt au raz du sol. Une mise en scène soutenue par des décors somptueux où la présence numérique est quasiment invisible à l’œil averti, où la lumière, traitée et animée sous toutes ses subtiles modulations du jour et de la nuit, devient « actrice » à part entière du récit.
Pour couronner le tout, une accumulation d’effets visuels époustouflants participe de l’émerveillement général suscité par l’esthétique du film. Chacun de ses plans expose une animation brillante – dirigée par le respectable Masashi Andô – qui tutoie le photo-réalisme, non sans un certain zèle démonstratif. Rappelons en effet aux non-initiés que les animateurs-vedettes se livrent au Japon à une féroce compétition, à qui saura le plus justement saisir et représenter la plausibilité d’une gestuelle, fût-elle banale ou extraordinaire.
A sa manière, cette luxueuse animation japonaise est ancrée dans le réel.

 

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Toutefois, dans cette réalité foncièrement édulcorée, la représentation de la féminité demeure problématique.
On sait la population nippone tiraillée au quotidien entre hyper-modernité et ultra-conservatisme passéiste. On sait la grande majorité des femmes japonaises contemporaines otages de l’un des défis majeurs auquel la société nippone sera confronté de plus en plus violemment tout au long du 21e siècle : le vieillissement massif de sa population, accentué par la chute libre de son indice de fécondité. Face à cet enjeu transversal (social, politique, économique, culturel), l’émancipation féminine du schéma patriarcal  – la femme dévouée à son foyer, l’homme dévoué à son travail –  reste très laborieuse. Et, bien que l’indépendance des femmes soit plébiscitée par une part croissante de la population, la société japonaise continue de stigmatiser* le fait qu’une femme de plus de trente ans soit célibataire, sans enfants, épanouie dans son travail et le reste le plus longtemps possible.
Le cinéma populaire, au sommet duquel trônent au Japon le drama télévisuel et le film de dessins animés, est l’un des meilleurs vecteurs (et thermomètre ?) de l’évolution de la condition féminine. Dans ce contexte, ce que nous montrent les personnages féminins de Your name apparaît terriblement rétrograde, à savoir, une héroïne attachante mais réduite au stade pubère de la lolita, en mini-jupe de préférence**. Celle-ci ne devient entreprenante que lorsqu’elle est habitée par l’esprit de son âme-sœur masculine. Les trois autres figures féminines principales ne renvoient qu’aux stéréotypes attendus de la copine effacée, de la femme-enfant-célibataire-en-échec-amoureux et de la grand-mère dépositaire d’une « magie » ancestrale.
Malgré, ou grâce à, ces représentations, moins caricaturales que l’on pourrait l’estimer du seul point de vue occidental, le film a atteint des chiffres de fréquentation digne d’un blockbuster miyazakien. Qu’en déduire ?

Tôt ou tard, au Japon*** ou ailleurs, il pourra être utile de questionner, en profondeur, le sens de ces représentations, leur origine, l’idéologie récalcitrante qui les entretient durablement, toutes les formes de création (publicité incluse) qui les véhiculent à l’envi, en dépit des aspirations sociétales inverses des jeunes générations.
La filmographie de Makoto Shinkai, avec Your name en paroxysme, seraient le terreau idéal d’une telle (psych)analyse.

 

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* On pourra lire à ce sujet l’essai satirique de Junko Sakai « Makeinu no toboe » (littéralement « Les aboiements lointains des chiens perdus ») paru en 2003.
L’essayiste y opposait les « makeinu » (les perdants) aux « kachiinu » (les winners »). Quinze ans plus tard, son analyse est plus que jamais d’actualité.
« Même si sa vie est amusante, parce que libre de toute contrainte, une célibataire sera toujours considérée comme une perdante dans une société où le statut des femmes est basé sur le mariage, explique l’auteur. Le but de mon livre était de dédramatiser la situation en montrant que les perdantes sont de plus en plus nombreuses. Il faut qu’elles sachent qu’elles ne sont pas seules et qu’elles acceptent l’idée que le célibat n’est pas un destin pire que la mort.« 
your_name_frise02** no comment
*** Je prendrais connaissance et relaierais avec plaisir tout texte critique – japonais en particulier – traitant sérieusement de ce sujet !

 

 

 

 

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