Celle qui vise juste

 

Jeudi 3 septembre, au micro de Natacha Triou (Les midis de France Culture), la comédienne et autrice Adèle Haenel a lu un bel extrait de son premier livre « Viser juste ».
Extrait (vers la 20e minute de l’émission) que toutes celles et ceux qui continuent de s’accommoder et/ou de cautionner la cérémonie des César (ou tout autre « mascarade de respectabilité* » du même acabit) et l’écosystème qui lui permet de perdurer en tant que célébration culturelle, seraient bien avisés de graver dans leur mémoire courte.
A toutes fins utiles, le voici retranscrit :

« Dans cette salle, retransmise en direct, ce qui est applaudi, c’est un rapport au monde.
Qu’on applaudisse en premier pour se distinguer de la masse des « clap-clap » par notre promptitude et espérer ainsi obtenir un haut poste dans l’organisation du fascisme à venir, ou qu’on applaudisse en dernier, comme on court après le train des vestes qui se retournent en criant « Ne m’oubliait pas ». Tous ensemble, se dépêchant pour être du bon côté, plus près du pouvoir, pour avoir le droit bientôt à son pré carré de règne et de pouvoir, une fois l’ordre rétabli, chacun à son échelle, mépriser, exploiter, détruire aussi loin que porte son bras.

On se dit qu’en étant fier d’être un larbin, on compensera ce que la société nous viole en violant nous aussi, autant que possible autour de nous.

Quand tout une salle applaudit et porte en triomphe un homme accusé de viol, elle ne défend pas, en la couvrant de son corps, la liberté de création artistique face à la censure, elle cherche à nous ré-enfoncer dans le corps, à nous qui osons défendre la valeur de nos existences, l’idée que non, toutes les vies ne se valent pas. Que « y’en a, c’est bien fait pour leur gueule si on les viole». Car non seulement les violences sexuelles sont souvent très mal cachées, mais ici dans cette cérémonie d’auto-congratulation, au sommet de la société, elles sont même mises en spectacle. C’est une pédagogie, une pédagogie de la cruauté. Car la foule en costume le sait, que l’homme qu’elle acclame a reconnu avoir eu une relation sexuelle illégale avec une mineure de treize ans. Autrement dit, d’après la loi française, un viol d’enfant. Tout le monde le sait, qu’il a été accusé à répétition de viol par de nombreuses femmes. Tous le savent et tous, main dans la main, décident précisément pour cela de lui remettre un prix pour graver dans le marbre que la destruction d’un enfant ou d’une femme par un homme de pouvoir doit être lue comme un événement sans importance. Ça ne doit pas être grave car dans la société qu’ils défendent, la violence sur les enfants et les femmes n’est pas un accident mais un principe de fonctionnement. L’exploitation des femmes étant un rouage essentiel au fonctionnement du patriarcat, qui est lui même essentiel au fonctionnement du capitalisme. »

D’autres extraits du livre, dans cet entretien avec la brillante Salomé Saqué.

* Virginie Despentes, Libération, 1/03/2020

 

 

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