
Entretien avec t.o.L (Kazuhiro SAITO et Makiko KUNO) / Mars 2003
Publié en mai 2003 dans le n°91 de la revue mensuelle Animeland
Sorti au Japon en octobre dernier, Tamala 2010 est passé entre les mailles du filet médiatique malgré de réelles aptitudes à devenir le film-symbole d’une nouvelle vague de cinéastes d’animation émancipés des schémas et formats habituels, à l’heure où l’avenir des studios qui ont fait la gloire internationale des dessins animés nippons est toujours plus incertain.
De part les conditions de production singulières de ce long métrage (effectifs réduits, coûts minimisés, talents polyvalents et énergie phénoménale des auteurs), Tamala 2010 est une réussite exemplaire qui fera sans doute boule de neige. Toutes les considérations bassement matérielles qui peuplent les visions les plus pessimistes des acteurs économiques de l’animation mondiale, semblent s’effacer après ce film. Il est donc possible de réaliser un home-animated-feature-film indépendant et qui plus est de le diffuser dans le réseau international !
Du talent, de la rigueur, beaucoup de travail, et, il est vrai, une bonne dose de folie sont les conditions sine qua non à l’aboutissement d’un tel projet.
No future dans l’espace
Tamala est une chatte-punk âgée d’un an qui évolue dans un monde contrôlé par un conglomérat mystérieux Catty & Co. Elle reçoit un matin une carte postale lui demandant d’aller se divertir sur la planète Q. Arrivée à destination, elle rencontre le jeune chat Michelangelo et se trouve vite confrontée à la violence terroriste qui oppose les populations félines et canines de Q. Bientôt, lors d’une promenade bucolique, elle est sauvagement dévorée par l’horrible bulldog macho Kentauros, obsédé par l’image de Tamala, dont il torture, avec une jouissance malsaine, le sosie personnifié par une souris, Pénélope. Bientôt, la mort brutale de Tamala, inexpliquée et inexplicable, trouvera ses motifs grâce aux mises au point du vieux-chat-zombie, aux sources de la communication visuelle de Catty & Co qui décida en 1869 de prendre pour emblème une mascotte féline au graphisme rappelant vaguement celui d’Osamu Tezuka.
Kidnappée à sa naissance, Tamala devint alors l’outil d’une vaste conspiration planétaire, fomentée par Catty & Co. On implanta dans son subconscient une « application » de Tatla, icône défiée de l’ancienne religion de Minerva, dont les adeptes pratiquaient les sacrifices sur les vivants.
Wouah ! Trop fort le synopsis !
Vous l’avez compris, Tamala 2010 n’est pas un récit ordinaire. Peut-être est-il une métaphore du devenir des sociétés globalisantes, une représentation philosophique audio-visuelle à tiroirs, une expérience artistique introspective, voire un produit de consommation conceptuel ? Le mieux est encore de se tourner vers les responsables de cette friandise au goût amer, le duo trees of Life, composé de K. et de Kuno, deux artistes aux innombrables casquettes.

| D’abords, je voudrais vous dire que votre film m’a autant passionné qu’il m’a troublé.
J’ai peur de ne pas avoir saisi toute la complexité de cette histoire, entre les sous-titres en anglais (1), sa richesse graphique, son symbolisme…
t.o.L : Vous n’êtes pas le seul à nous faire cette remarque. Ce film est fait pour être vu plusieurs fois. A mesure qu’on le revoit, on perçoit des choses que l’on ne remarquait pas auparavant ; la complexité s’efface ainsi progressivement. Nous sommes en tous cas très sensibles au fait qu’il vous ait plu.
| Qui se cache derrière t.o.L (trees of Life) qui est coupable selon le générique de 80% de Tamala 2010 ?
Nous sommes deux : K. (Saïto Kazuhiro) et Kuno (Kuno Makiko). Nous sommes avant tout musiciens et designers. Nous avons effectivement endossé la plupart des rôles sur Tamala : production, réalisation, direction artistique, scénario, character design, sound design, composition et interprétation musicale. Nous avons juste fait appel à quelques ressources extérieures pour l’animation et surtout pour les séquences en images de synthèse.
| Quelles sont les origines du projet Tamala 2010 ?
Tamala est le résultat de multiples expériences artistiques musicales dans un premier temps, multimédias ensuite, cinématographiques enfin. Nous avons puisé dans nos influences majeures que sont Claude Debussy, Marcel Duchamp(2), Edgar Allan Poe pour créer un véritable concept qui dépasse le cadre de cette œuvre cinématographique. Les premières expériences autour de l’idée de Catty & Co, le conglomérat universel, date du milieu des années 90 mais la production du film lui-même a débuté en 1998 et a duré quatre ans.
| On y décèle immédiatement des références graphiques évidentes à l’œuvre de Tezuka Osamu. J’y ai trouvé aussi beaucoup de points communs avec le film de Ralph Bakshi Fritz the cat, dans ses métaphores animalières et son aspect subversif. Qu’en est-il de vos sources d’inspiration ?
Nous ne connaissons pas le film dont vous parlez. En revanche, nous présentons le personnage de Tamala comme une icône du 21ème siècle, comme le fut en son temps Astro, le petit robot. Il y a évidemment un hommage direct au travail de Tezuka dans le design de Tamala car nous avons beaucoup de respect pour ce qu’il a apporté à l’animation et plus généralement au graphisme. Mais la comparaison s’arrête là.

| Pouvez-vous nous parler de la construction narrative du film, si particulière, qui me semble très liée à une approche intimement personnelle de la musique ?
Nous sommes très influencés par le mouvement artistique post-moderne (3). Par les textes de Dostoievski aussi. Nous avons voulu nous détacher d’une forme de récit classique (linéaire) pour concevoir une histoire un peu à l’image d’un CD de musique, avec des plages que l’on peut lire indépendamment les unes des autres, ou en bouleversant l’ordre de lecture.
Notre musique, par ailleurs, n’est pas une musique illustrative, comme celle qui accompagne les films hollywoodiens. Elle est comme un élément autonome du film et là aussi très proche d’une conception post-moderne de l’art, éclectique, émancipée, libre de puiser dans toutes sortes d’influences.
Nous nous sentons aussi très proche de la démarche musicale du groupe Radiohead qui emprunte à de nombreuses tendances musicales pour créer une atmosphère forte et sensible à la fois.
| La bande son de votre film est effectivement très riche, inventive mais aussi parfois difficile à cerner. Qu’en est-il par exemple de ce dialogue final en français entre Tamala (en 2D) et la déesse robotisée Tatla (en 3D) ?
Nous envisagions à ce moment du film un propos qui apparaîtrait immédiatement comme totalement extérieur au récit. Une voix venue d’ailleurs que nous souhaitions au début en latin pour plusieurs raisons, notamment parce que c’est une langue morte. Nous avons fait la connaissance entre temps de Béatrice Dalle. Nous avons tellement été touchés par sa voix que nous l’avons choisie pour cette séquence.
| La dimension mythologique du personnage de Tamala est en contradiction avec son image de « chatte-punk » dépravée. Quel est le sens de cette métaphore ?
Tamala ressuscite chaque année. Cela lui confère le statut d’une déesse.
L’attitude destructrice que représente le terme de « punk » nous paraît approprié au contraire à cette dimension divine, aussi créatrice que destructrice. Cela contribue aux décalages, au trouble que vous disiez avoir ressenti.
| L’utilisation massive de l’animation vectorielle découle-t-elle d’un choix d’ordre économique, personnel ou purement esthétique ? Est-il lié à des déclinaisons envisagées sur d’autres supports (web, CD Rom) ?
Ce n’est aucunement un choix d’ordre économique. C’est un choix esthétique qui résulte de plusieurs expériences graphiques antérieures à Tamala dans les domaines de l’édition et du multimédia. Le graphisme naïf imposait presque le choix de cette technique d’animation très récente avec les courbes de Bézier (4).

| Tamala semble au premier abord totalement en dehors des normes des dessins animés japonais tel que nous les connaissons. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’y voir une sorte de prolongement, pour ne pas dire renouveau, du genre. Qu’en pensez-vous ?
Nous n’appartenons pas à l’origine au monde de l’animation. Notre parcours passe par la musique et le graphisme. Nous avons beaucoup travaillé sur des films de publicité.
Tamala est notre première expérience dans le domaine de l’animation et nous ne prétendons aucunement créer un renouveau de l’animation japonaise. Toutefois, il est clair que ce film se démarque radicalement des autres longs métrages nippons. Mais ce n’est pas une ambition de notre part.
| Comment présenteriez-vous Tamala 2010 au public français, en quelques mots ?
Tamala est un concept lié à l’accessibilité croissante des nouvelles technologies, dès le plus jeune âge. C’est une histoire qui permet au spectateur de multiples et libres interprétations. En cela, nous pensons que Tamala représente une sorte de renouveau au-delà de l’animation et du cinéma.
| Et maintenant ?
Nous allons décliner le concept de Tamala par une série télévisée et un second long métrage, puis ce sera tout. Nous allons aussi effectuer une série de concerts en Europe pendant lesquels nous allons interpréter la musique et les chansons de Tamala 2010.
Nous discutons actuellement avec les américains sur la distribution du film et nous envisageons des expositions en France et en Allemagne.
Un grand merci pour leur aide respective à Yamamoto Yasuyo et à Hirakawa Mariko (River Films).

Notes :
(1) Pour être sûr que le film soit bien compris par le public français, malgré sa complexité, Tamala 2010 était projeté en version originale sous-titrée en anglais.
(2) Marcel Duchamp est l’artiste pluridisciplinaire qui a révolutionné l’art moderne, et surtout le discours de l’art. Au même rang que Picasso et Einstein, il est l’un des grands génies du 20ème siècle.
(3) Le post-modernisme est un courant artistique (années 70-80), réaction aux impasses de la modernité, opposition à l’avant-gardisme. Apparu d’abord dans l’architecture, le concept post-moderniste va contaminer toutes les autres formes d’art, jusqu’à la musique (Pierre Boulez, Elliot Carter ).
(4) Pierre Bezier (1910-1999), ingénieur français, inventeur du système de modélisation de surfaces, grâce à des courbes dont la simplicité de l’équation mathématique facilite la programmation et le dessin sur ordinateur. L’animation 2D de Tamala 2010 a été effectuée grâce au logiciel Adobe After Effect®, à partir de dessins vectorisés sur Adobe Illustrator®.

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