
Bah, ça partait sans doute de bonnes intentions ! Celles de faire connaître au lectorat bourgeois un aspect du 7e art qu’il méprise généralement, de justifier des accréditations-presse pour le prochain festival d’Annecy, de draguer à peu de frais de nouveaux lecteurs… Beaux Arts Magazine a publié hier un article (à la limite du publi-rédactionnel) dédié au cinéma d’animation, un sujet qui semble nouveau pour lui.
J’étais content que mon récurrent constat factuel de la sous-médiatisation française de la création animée soit peut-être enfin contredit mais, badaboom, patatras, la lecture du titre(1) et de son chapeau ont instantanément disqualifié cette publication.
Son intitulé, péremptoire, racoleur, sans point d’interrogation, « Pourquoi le cinéma d’animation est l’un des arts les plus passionnants du moment », contient deux mots de trop.
Pourquoi « du moment » ? Et quel « moment » ? La décennie 2020 ? Cette année 2026 ? Depuis que les rédactrices de l’article en ont pris conscience ?
L’art de l’animation n’était-il donc pas « des plus passionnants » avant ? Bon, admettons la maladresse(2) ou le tic rédactionnel de pigiste fainéant.
La première phrase du chapeau (texte introductif qui donne la tonalité de l’article) accumule les approximations et les contre-vérités : « Genre en plein boom auparavant cantonné à la jeunesse, le cinéma d’animation se situe désormais à la croisée du cinéma d’auteur, des nouvelles technologies et surtout des arts plastiques, avec lesquels la porosité est de plus en plus grande. »
1° Le cinéma d’animation n’est pas et n’a jamais été un genre cinématographique ! Le western, la comédie romantique, le thriller horrifique, la science fiction, oui.
2° « en plein boom ». Comprenez que son aura médiatique explose, prend une ampleur inédite. Certes, mais c’est le cas (artistiquement, économiquement, sociologiquement), depuis, a minima, 20 ans ! Sauf à découvrir le sujet, non seulement le boom est ancien mais il se peut que le cinéma d’animation – son écosystème industriel et les fondements mêmes de ses modalités de création – soit au contraire à l’aube d’une relative implosion, frappée depuis 2022 par une crise économique structurelle sans précédent, existentiellement menacé par la démocratisation des IA génératives.
3° « auparavant cantonné à la jeunesse ». Comprenez « adressée spécifiquement aux enfants ». Mais, c’est toujours le cas (3) pour la grande majorité des productions animées en France !
Aux États-Unis et au Japon, les deux grandes nations au cœur de la culture populaire desquelles les créations animées occupent une place prépondérante depuis plus d’un demi-siècle, tous les types de publics en sont des consommateurs décomplexés.
En Europe, et surtout en France, même si l’on progresse significativement, le cinéma d’animation est encore très loin – en termes de quantité d’œuvres produites/diffusées, de considérations institutionnelles et médiatiques, en termes d’acceptation des publics – de « se délester de son assignation à l’enfance ».
4°« surtout [à la croisée] des arts plastiques, avec lesquels la porosité est de plus en plus grande ». Historiquement, c’est archi-faux ! La porosité entre arts plastiques et cinéma d’animation est effective depuis les années 1930, pour les cas les plus célèbres (Len Lye, Oscar Fishinger, Alexandre Alexeieff, Berthold Bartosch et tant d’autres). D’aucuns considèrent même que les fantasmagories du 18e siècle seraient déjà des « représentations artistiques, esthétiques ou poétiques, au travers de formes et de volumes ».
Cette porosité n’est pas « de plus en plus grande ». Elle est juste de plus en plus difficile à ignorer par celles et ceux qui regardent l’art contemporain avec les yeux entravés par des œillères.
J’archive ici visuellement l’objet du délit avant éventuelles révisions/corrections ultérieures.
(1) Je me réfère ici au titre de l’article en ligne de Beaux Arts Magazine. Le titre de sa version imprimée est plus problématique : « Quand le cinéma d’animation rivalise avec l’art contemporain ».
Saut à considérer l’art contemporain comme une sorte de ghetto qui intégrerait exclusivement les arts plastiques (dans l’acception la plus réductrice du terme), l’art conceptuel, la performance artistique, les installations, le cinéma d’animation, en particulier lorsqu’il est esthétiquement avant-gardiste, expérimental, non-narratif ou immersif (entre autres) relève pleinement de l’art contemporain. Quant à la notion de rivalité entre un mode d’expression artistique et le vaste ensemble dans lequel il s’inscrit, c’est au mieux un non-sens, au pire une idiotie.
(2) A relire une nouvelle fois cet article, afin de vérifier que mes critiques ne sont pas trop exagérées, j’ai l’impression qu’il a été pré-mâché par un modèle de langage d’IA générative entraîné avec des données biaisées. Si c’était le cas, ce serait évidemment une honte pour une publication qui se veut grand public et un tant soit peu prescriptrice.
(3) Lire par exemple les pages 40 et 41 du dernier rapport du CNC sur les productions audiovisuelles soutenues en 2025.
Sans les piliers industriels (en termes d’emplois, d’innovations techniques, de soft power) que constituent ces contenus animés, la production de longs et courts métrages (registres eux-aussi largement dominés par les récits pour enfants) seraient autrement moins dynamiques et stimulés.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.