Un baromètre implacable

 

Comme la plupart des secteurs d’activités, le cinéma est majoritairement “une affaire d’hommes”.
Au 21e siècle, cette domination masculine se traduit toujours non pas en terme de supériorité quantitative mais en terme de position hiérarchique au sein des productions cinématographiques et audiovisuelles.
La création animée n’échappe pas à cette mécanique sexiste et, bien que la présence féminine aux postes de décision (production, réalisation, diffusion) ne cesse de s’accentuer de manière exponentielle dans le registre du court métrage, la série animée et plus encore le long métrage demeurent la chasse bien gardée de la gent masculine.
Les raisons de cet état de faits sont nombreuses, complexes et pas encore complètement documentées. Néanmoins, on peut, par exemple, se référer aux publications de la sociologue des médias Mélanie Lallet (comme l’ouvrage “Libérées, délivrées ? – Rapports de pouvoir animés“) ou aux ressources publiées sur le site du lobby Les femmes s’animent, pour en appréhender une partie des tenants et aboutissants.

Depuis le tout premier long métrage d’animation (El Apóstol de Quirino Cristiani en 1917) jusqu’à décembre 2021, entre 1400 et 1500 longs métrages d’animation ont été réalisés à travers le monde. Cette fourchette approximative se base à la fois sur mes propres connaissances (issues de 25 ans de couverture de festivals internationaux et de programmation de films) et sur l’inventaire tenu à jour sur cette page Wikipédia. Dans ce dernier recensement, a priori avisé mais incomplet, on constate notamment que, dans la décennie 2000-2010, la moyenne annuelle de production de longs métrages d’animation à l’échelle mondiale a atteint un paroxysme autour d’une cinquantaine d’œuvres (2007 culminant exceptionnellement à 89 longs métrages). Dans la décennie 2010-2020, la moyenne globale a baissé de moitié, pour arriver à quinze longs métrages animés sortis sur les écrans en 2021.

 

Au sein de cet héritage culturel massif, combien de longs métrages ont-ils été réalisés par des femmes ?

Ne pouvant, faute de temps et de sources suffisamment documentées, dégager une réponse chiffrée et précise à cette question, je propose ci-dessous deux inventaires évolutifs des films dont j’ai pu identifier de manière certaine qu’ils ont été réalisés par des femmes.
La première liste regroupe les films au générique desquels une femme seule (ou associée à une autre femme) est créditée en tant que réalisatrice.
La présence d’un astérisque (*) indique que la réalisatrice citée est aussi autrice du scénario et/ou coscénariste du film.
La seconde liste, qui répertorie les longs métrages coréalisés par une femme et un homme, ne permet pas de déterminer la part réelle de la composante féminine du binôme dans les décisions aboutissant à l’œuvre proposée aux publics. Dans certains cas – on le découvre souvent a posteriori suite aux témoignages des cinéastes concernées – leur nomination au titre de coréalisatrice n’a été que pur effet de communication.
Les titres surlignés en bleu signalent les films inscrits en 2021 dans l’un des trois dispositifs d’éducation à l’image français.

Je vous laisse le soin de revenir régulièrement sur ces listes pour calculer en pourcentage la représentation féminine exacte dans la réalisation de longs métrages d’animation.
En 2021, selon les critères choisis pour ce calcul, les résultats – sans appel – pourront varier entre 1,2% et 3% environ.
Si l’on s’en tient uniquement aux longs métrages d’animation signés par des réalisatrices françaises, leur quantité culmine à 2 depuis 2019.

Quoi qu’imparfait, ce baromètre implacable vise surtout à interroger ce qu’apporte la réalisation féminine aux œuvres majoritairement adressés aux adultes en construction : des points de vue qui ne sont plus uniquement androcentrés (émanant d’une lecture purement masculine du monde), des personnages féminins détachés de leur rôle habituel de faire-valoir stéréotypé (figure maternelle, femme au foyer, objet de désir, victime à sauver, …) subordonnés aux péripéties masculines, une approche alternative de thématiques avec lesquelles les hommes sont clairement moins à l’aise (intimité, rapport au corps et à la sexualité, maternité, sororité, …), entre autres.

Puisse cet article fournir quelques billes à celles et ceux qui doutent encore.

 

 


NB : les listes ci-dessous contiennent probablement quelques lacunes ; elles sont actualisées régulièrement.

Liste des longs métrages d’animation réalisés par une femme

Les aventures du Prince Ahmed de Lotte Reiniger* (1926 – Allemagne)
Karlsson sur le toit de Vibeke Idsøe (2003 – Suède)
La Rentrée des classes de Franklin de Arna Selznick (2003 – États-Unis)
Moomin et la Folle Aventure de l’été de Maria Lindberg (2007 – Autriche/Pologne/Finlande)
Le Sens de la vie pour 9,99 $ de Tatia Rosenthal (2008 – Israël/Autriche)
Sita chante le blues de Nina Paley (2008 – États-Unis)
Kung Fu Panda 2 de Jennifer Yuh Nelson (2011 – États-Unis)
Gnoméo et Juliette de Kelly Asbury (2011 – États-Unis/Grande Bretagne)
Le Voyage de monsieur Crulic de Anca Damian* (2011 – Roumanie/Pologne)
Rocks in my pocket de Signe Baumane* (2014 – États-Unis)
La montagne magique de Anca Damian* (2015 – Roumanie/Pologne/France)
A silent voice de Naoko Yamada (2016 – Japon)
Parvana, une enfance en Afghanistan de Nora Twomey (2017 – Irlande/Canada/Luxembourg)
Les Schtroumpfs et le village perdu de Kelly Asbury (2017 – Canada)
Liz et l’oiseau bleu de Naoko Yamada (2018 – Japon)
Seder-Masochism de Nina Paley* (2018 – États-Unis)
Les hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman* et Éléa Gobbé-Mévellec (2019 – France)
My love affair with marriage de Signe Baumane* (2019 – États-Unis)
UglyDolls de Kelly Asbury (2019 – États-Unis)
Les Elfkins : Opération pâtisserie de Ute von Münchow-Pohl (2019 – Allemagne)
L’extraordinaire voyage de Marona de Anca Damian (2019 – Roumanie/Belgique/France)
La traversée de Florence Miailhe* (2020 – France/République tchèque/Allemagne)
My favorite war d’Ilze Burkovska Jacobsen* (2020 – Norvège/Lettonie)
Ma mère est un gorille (et alors ?) de Linda Hambäck (2020 – Suède/Norvège/Danemark)
Climbing de Hye-mi Kim (2020 – Corée du Sud)
Ma famille afghane de Michaela Pavlátová (2021 – République tchèque/France/Slovaquie)

 

Liste (non-exhaustive) des longs métrages d’animation coréalisés par une femme

Le roman de renard de Ladislas et Irène Starewitch (1937/1941 – France/Allemagne)
La ferme des animaux de Joy Batchelor* et John Halas (1954 – Grande Bretagne)
Beavis and Butthead do America de Mike Judge et Yvette Kaplan (1996 – États-Unis)
Madeline à Paris de Marija Miletic D’ail et Stan Phillips (1999 – États-Unis)
Schrek de Andrew Adamson et Vicky Jenson (2001 – États-Unis)
La famille Delajungle, le film de Cathy Malkasian et Jeff McGrath (2003 – États-Unis)
Kirikou et les bêtes sauvages de Bénédicte Galup* et Michel Ocelot (2005 – France)
Franz et le chef d’orchestre de Uzi Geffenblad et Lotta Geffenblad* (2005 – Suède)
Persépolis de Marjane Satrapi* et Vincent Paronnaud (2007 – France)
Brendan et le secret de Kells de Nora Twomey et Tomm Moore (2009 – France, Irlande)
La véritable histoire du chat botté de Jérôme Deschamps, Pascal Hérold et Macha Makeïeff* (2009 – France)
Rebelle de Brenda Chapman* et Mark Andrews (2012 – États-Unis)
La reine des neiges de Jennifer Lee* et Chris Buck (2013 – États-Unis)
Les Moomins sur la Riviera de Xavier Picard et Hanna Hemilä (2014 – France/Finlande)
Minuscule : la vallée des fourmis perdues de Hélène Giraud* et Thomas Szabo (2014 – France/Belgique)
The man who knew 75 languages de Anne Magnussen et Pawel Debski (2015 – Norvège/Pologne/Lituanie)
La Passion Van Gogh de Dorota Kobiela* et Hugh Welchman (2017 – Pologne/Grande Bretagne)
Mission Yéti de Pierre Greco et Nancy Florence Savard (2018 – Canada)
Bonjour le monde d’Anne-Lise Koehler* et Eric Serre (2019 – France)
La reine des neiges 2 de Jennifer Lee* et Chris Buck (2019 – États-Unis)
Même les souris vont au paradis de Jan Bubeniček et Denisa Grimmovà* (2021 – République Tchèque/Slovaquie/Pologne/Belgique)
Ron débloque de Sarah Smith* et Jean-Philippe Vine (2021 – États-Unis/Grande Bretagne)
Spirit : L’Indomptable d’Elaine Bogan et Ennio Torresan Jr. (2021 – États-Unis)
Encanto : La Fantastique Famille Madrigal de Byron Howard, Jared Bush et Charise Castro Smith* (2021 – États-Unis)

 

Images d’illustration / plans extraits des films :
La traversée de Florence Miailhe
Parvana, une enfance en Afghanistan/ The Breadwinner de Nora Twomey
My love affair with marriage de Signe Baumane
Persépolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud
Rebelle/Brave de Brenda Chapman et Mark Andrews

 

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